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**L’Algérie face à son miroir : une nation en tension entre héritage et métamorphose**
L’Algérie contemporaine se débat dans un entre-deux historique. D’un côté, une volonté affichée de rupture avec les schémas économiques hérités de l’ère postcoloniale – dépendance aux hydrocarbures, bureaucratie étouffante, sous-industrialisation chronique. De l’autre, une réalité têtue où les vieux démons resurgissent sous de nouvelles formes : extractivisme minier en Kabylie, logements sociaux transformés en instruments de clientélisme, ou encore une économie de la connaissance qui peine à sortir des discours ministériels. Les dix actualités récentes que nous analysons ici dessinent moins une feuille de route cohérente qu’un champ de forces contradictoires, où se jouent à la fois l’émancipation et l’enlisement du pays.
Ce qui frappe d’emblée, c’est l’ubiquité du thème de la souveraineté – alimentaire, énergétique, technologique, culturelle. Mais cette souveraineté, brandie comme un étendard, se heurte à des limites structurelles : comment concilier l’urgence de la diversification économique avec un système éducatif et industriel encore largement tourné vers la rente ? Comment exporter du sucre de betterave quand les villages kabyles se soulèvent contre l’exploitation minière ? Comment faire du cinéma un levier d’influence internationale alors que les archives du rap algérien peinent à trouver un financement public ? Ces contradictions ne sont pas des accidents, mais les symptômes d’un modèle de développement en crise – un modèle où l’État, à la fois acteur et arbitre, oscille entre volontarisme et attentisme.
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**Le sucre et le plomb : la souveraineté comme fable et comme fardeau**
L’Algérie a réussi un coup d’éclat en devenant exportatrice de sucre de betterave, un symbole fort de sa quête d’autosuffisance alimentaire. Pourtant, cette victoire industrielle se double d’une ombre portée : celle des villages kabyles menacés par un projet minier (zinc et plomb), où les populations locales dénoncent une spoliation de leurs terres au nom du « développement national ». Le parallèle avec le gaz de schiste, autre dossier explosif, est frappant : dans les deux cas, l’État algérien joue la carte de la souveraineté énergétique ou minière, mais au prix d’un extractivisme autoritaire qui rappelle les pires heures de la gestion coloniale des ressources.
Cette dialectique entre souveraineté et prédation révèle une fracture territoriale et sociale profonde. D’un côté, les wilayas du Sud bénéficient de programmes de logements sociaux (80 000 unités prévues) et d’équipements publics, présentés comme une redistribution de la rente pétrolière. De l’autre, les régions historiquement marginalisées – comme la Kabylie – voient leurs ressources naturelles exploitées sans contrepartie locale, tandis que leurs revendications culturelles (comme la numérisation des archives du rap algérien) restent en suspens. L’urbanisme algérien, censé incarner la modernité, devient ainsi un miroir grossissant des inégalités spatiales : les grands projets (AADL 3) sont lancés en fanfare, mais leur réalisation dépend souvent de réseaux clientélistes, où les entreprises de bâtiment proches du pouvoir raflent les marchés.
La souveraineté, en Algérie, n’est donc pas un concept abstrait : c’est une monnaie d’échange politique, où l’État troque des promesses de développement contre une loyauté forcée. Le drame, c’est que cette logique, déjà fragilisée par la chute des revenus pétroliers, se heurte désormais à une jeunesse de plus en plus connectée, informée, et réfractaire aux récits officiels.
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**L’économie de la connaissance : le grand bluff ou la révolution silencieuse ?**
Parmi les annonces les plus ambitieuses de ces dernières semaines, la présentation par le ministre Ouadah d’une « stratégie globale de transition vers une économie de la connaissance » devant le Parlement. L’objectif ? Faire de l’Algérie un hub régional en biotechnologie, pharmacie et numérique. Sur le papier, le projet est séduisant : un Franco-Algérien implante un incubateur de start-up, un nouveau traitement oncologique est produit localement, et la plateforme des archives du rap algérien (Khizanate) promet de préserver la mémoire culturelle du pays.
Pourtant, ces initiatives butent sur un écosystème défaillant. La formation professionnelle, censée fournir les compétences nécessaires à cette transition, reste prisonnière d’un modèle obsolète : les partenariats public-privé en Tunisie ou au Congo Brazzaville montrent la voie, mais l’Algérie peine à sortir de sa logique administrative. Pire, la recherche médicale – pourtant cruciale en temps de pandémie – semble reléguée au second plan, comme en témoigne l’absence de réaction officielle face au boycott des universités israéliennes (un sujet qui, ailleurs, aurait déclenché des débats houleux).
Le cinéma algérien, lui, offre une lueur d’espoir. Le thriller Alger de Chakib Taleb Bendiab, sorti dans 63 salles en France, prouve que la diaspora peut jouer un rôle de levier. Mais là encore, la contradiction est patente : comment exporter des films quand le secteur culturel local manque cruellement de moyens ? La numérisation des archives du rap, initiative louable, reste un projet isolé, sans véritable soutien institutionnel. L’économie de la connaissance, en Algérie, ressemble à une forêt de symboles : on plante des graines, mais on oublie de les arroser.
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**Pharmacie et agriculture : deux fronts de la bataille pour l’autonomie**
L’approbation par l’Europe d’un vaccin à ARN messager hors Covid et la production locale d’un traitement oncologique pourraient laisser penser que l’Algérie est en passe de devenir un acteur majeur de la santé publique. Pourtant, ces avancées masquent une réalité plus sombre : le pays reste dépendant des importations pour 70 % de ses besoins en médicaments. La souveraineté pharmaceutique, comme la souveraineté alimentaire, est un combat de longue haleine – et les récentes annonces du Salon Africain de l’Agriculture (SAFAGRI) le rappellent cruellement.
L’agriculture algérienne, malgré ses potentialités, est toujours sous perfusion : les innovations présentées par la FAO et le PAM (drones, irrigation intelligente) sont prometteuses, mais leur mise en œuvre se heurte à la bureaucratie, au manque de formation des agriculteurs, et à une logique de court terme qui privilégie les importations massives (blé, lait) aux investissements structurels. Le cas du sucre de betterave, cité en exemple, est révélateur : l’Algérie exporte, mais elle importe toujours 50 % de ses besoins en sucre raffiné. La souveraineté, ici, est une illusion comptable.
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**Culture et diaspora : les nouveaux champs de bataille**
Le cinéma et les arts algériens sont en train de vivre une métamorphose silencieuse, portée par une génération de créateurs qui refusent le carcan des récits officiels. Alger, le film de Taleb Bendiab, est un thriller politique qui ose aborder la violence d’État – un sujet tabou dans le cinéma algérien post-1990. La plateforme Khizanate, dédiée au rap, montre quant à elle que la culture populaire peut devenir un outil de résistance et de mémoire.
Mais ces initiatives restent fragiles. La culture, en Algérie, est encore perçue comme un secteur secondaire, voire un luxe, alors qu’elle pourrait être un levier de soft power. La diaspora, elle, joue un rôle croissant : l’incubateur de start-up lancé par un Franco-Algérien en est la preuve. Pourtant, cette diaspora est aussi un miroir des contradictions du pays : elle apporte des capitaux et des compétences, mais elle est souvent perçue avec méfiance par les autorités, qui craignent son influence politique.
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**Synthèse prospective : l’Algérie à la croisée des chemins**
L’Algérie se trouve aujourd’hui devant un choix historique. Soit elle poursuit sa logique de souveraineté autoritaire, où les grands projets (logements, mines, betterave) servent avant tout à légitimer le pouvoir en place, au prix d’un mécontentement social croissant. Soit elle engage une révolution systémique, où la diversification économique ne serait plus un slogan, mais une politique cohérente, articulée autour de trois piliers :
1. Une industrialisation inclusive, où les régions (Kabylie, Sud) bénéficieraient réellement des retombées de l’exploitation de leurs ressources, et où les PME locales seraient associées aux grands chantiers (logements, équipements publics).
2. Une économie de la connaissance décentralisée, où la formation professionnelle, la recherche et la culture ne seraient plus des variables d’ajustement, mais des priorités budgétaires, avec un vrai partenariat public-privé (comme en Tunisie pour les biotechnologies).
3. Une gouvernance transparente, où les contrats miniers et les programmes de logements seraient soumis à un contrôle citoyen, et où la diaspora serait pleinement intégrée dans la dynamique de développement.
Le risque, sinon, est celui d’une Algérie à deux vitesses : une élite connectée aux réseaux de la mondialisation (start-up, cinéma, pharmacie), et une majorité de la population condamnée à la précarité, dans un pays où les hydrocarbures ne suffisent plus à masquer les failles du système.
L’Algérie a les moyens de son ambition. Mais pour cela, il lui faudra rompre avec le mythe de la souveraineté solitaire – celle qui consiste à tout faire seul, sans partenaires, sans contre-pouvoirs, sans écouter les voix discordantes. Le vrai défi n’est pas de produire du sucre ou des vaccins : c’est de construire une nation où la souveraineté ne soit plus un privilège, mais un droit partagé.