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L’Algérie se débat dans un paradoxe qui n’a rien d’original, mais dont l’acuité, en 2024, révèle les lignes de faille d’un pays en tension permanente entre modernisation autoritaire et repli identitaire. Ces dix fils d’actualité, apparemment disjoints, tissent en réalité une toile où se croisent les enjeux de souveraineté, les luttes pour le contrôle des corps et des imaginaires, et une économie politique oscillant entre industrialisation volontariste et dépendance structurelle. Derrière les annonces triomphales de Mostaganem ou les polémiques autour de Depardieu, c’est une Algérie schizophrène qui se dessine : à la fois hyperconnectée et arc-boutée sur ses tabous, fière de ses ressources mais incapable de les transformer en leviers d’émancipation collective, obsédée par son passé ottoman ou colonial tout en refusant d’en interroger les héritages toxiques.
**La souveraineté, ou l’art de négocier avec ses chaînes**
Cette crispation diplomatique n’est pas sans lien avec les annonces économiques locales, comme les 200 milliards de dinars investis à Mostaganem. Derrière les usines flambant neuves et la laiterie de Rouiba se profile une stratégie de substitution aux importations, vieille rengaine des régimes autoritaires en quête de légitimité. Mais ces projets, souvent présentés comme des victoires, masquent une réalité moins reluisante : l’industrie algérienne reste dépendante des technologies étrangères, et les emplois créés sont précaires, mal payés, et réservés à une main-d’œuvre peu qualifiée. La souveraineté économique, ici, se réduit à une souveraineté de façade, où l’État joue les chefs d’orchestre sans jamais remettre en cause les rapports de domination qui structurent le marché.
**Le corps comme champ de bataille**
L’affaire Manon Relandeau, cette Française disparue dont le compagnon, soupçonné de meurtre, a été interpellé en Algérie, ajoute une dimension géopolitique à cette guerre des corps. L’Algérie, terre d’accueil pour un suspect en fuite, se retrouve malgré elle au cœur d’un fait divers qui en dit long sur les ambiguïtés de ses relations avec l’Europe. D’un côté, le pays se présente comme un rempart contre l’immigration clandestine ; de l’autre, il offre une échappatoire à des criminels recherchés. Cette schizophrénie reflète une politique migratoire opportuniste, où les corps – ceux des femmes, des homosexuels, des migrants – sont instrumentalisés au gré des alliances diplomatiques.
La jeunesse, elle, est prise en étau entre des réformes cosmétiques (suppression de l’extrait de rôle pour les bourses) et un système éducatif qui reste un outil de reproduction sociale. L’orientation post-Bac, présentée comme un « guide complet », est en réalité un parcours du combattant où les inégalités territoriales et de genre déterminent les destins bien plus que le mérite. La carte Edahabia, censée moderniser les paiements, rappelle que l’Algérie avance à deux vitesses : celle des start-up et des incubateurs d’un côté, celle des files d’attente devant les agences postales de l’autre.
**Culture et archéologie : réécrire l’histoire pour mieux contrôler le présent**
Pourtant, cette vitrine culturelle cache mal une volonté de contrôle. Les déclarations de Hakim Dekkar sur la « culture dans notre quotidien » sonnent creux quand on sait que les subventions publiques sont distribuées selon des critères opaques, et que les artistes critiques – comme ceux du mouvement Hirak – sont systématiquement censurés. L’archéologie, elle, est mise au service d’un récit national qui privilégie les périodes précoloniales (ottomane, romaine) pour mieux effacer les traces de la colonisation française. Les fouilles récentes à Alger ou la restauration du « Grand Dieu » de Séfar s’inscrivent dans cette logique : construire une identité algérienne pure, débarrassée des scories de l’histoire coloniale, quitte à nier les hybridations qui ont façonné le pays.
Cette obsession mémorielle trouve un écho dans le traitement de l’œuvre de Camus. L’Étranger, adapté par François Ozon, est célébré comme un chef-d’œuvre intemporel, mais son auteur, né en Algérie, reste un sujet tabou. La réception du film, comme celle du roman de Kamel Daoud (Meursault, contre-enquête), montre à quel point la question coloniale est encore un champ de mines. L’Algérie officielle préfère célébrer Camus l’écrivain universel plutôt que Camus le pied-noir, comme si reconnaître son attachement à la terre algérienne risquait de rouvrir des plaies mal cicatrisées.
**La santé et la presse : deux miroirs de l’État algérien**
La presse, elle, est un autre symptôme de cette schizophrénie. L’annonce du déploiement de la 5G, avec ses cahiers des charges ambitieux, contraste avec la réalité d’un paysage médiatique verrouillé. Les journaux indépendants sont rares, les journalistes critiques harcelés, et l’accès à l’information reste un parcours du combattant. La 5G, présentée comme un progrès technologique, pourrait bien servir à renforcer la surveillance de masse, dans un pays où les réseaux sociaux sont déjà étroitement contrôlés. L’amélioration des débits internet en Afrique du Nord, saluée par les rapports internationaux, cache mal une fracture numérique qui reproduit les inégalités sociales : les zones rurales et les quartiers populaires restent à la traîne, tandis que les élites urbaines bénéficient d’un accès privilégié.
**L’Algérie en 2030 : trois scénarios pour un pays à la croisée des chemins**
1. Le scénario autoritaire modernisé : L’État algérien, fort de ses ressources en hydrocarbures et de ses partenariats avec la Chine et la Russie, poursuit sa stratégie de souveraineté de façade. L’industrie se développe, mais reste dépendante des technologies étrangères. La jeunesse, privée de perspectives politiques, se réfugie dans l’exil ou le consumérisme. Les droits humains continuent de reculer, et la culture devient un outil de propagande. Ce scénario, le plus probable à court terme, mène à une stagnation économique et sociale, avec des risques d’explosion populaire à moyen terme.
2. Le scénario du chaos contrôlé : Face à une crise économique aggravée par la chute des prix du pétrole, l’Algérie sombre dans une instabilité chronique. Les luttes de clans au sein du pouvoir s’intensifient, tandis que les mouvements sociaux, comme le Hirak, resurgissent de manière sporadique. La diplomatie algérienne, affaiblie, devient erratique, alternant entre provocations envers l’UE et alliances de circonstance avec des régimes autoritaires. Ce scénario, déjà observable dans d’autres pays du Maghreb, pourrait mener à une fragmentation du territoire et à une intervention militaire étrangère.
3. Le scénario de la rupture démocratique : Portée par une jeunesse éduquée et connectée, une nouvelle génération de militants et d’entrepreneurs impose une transition politique. Les accords économiques avec l’UE sont renégociés sur des bases équitables, et l’Algérie devient un hub régional pour les énergies renouvelables. La culture et la presse retrouvent une certaine liberté, et les droits humains progressent, même lentement. Ce scénario, le plus optimiste, suppose une conjonction de facteurs improbables : une crise économique assez grave pour ébranler le système, mais pas assez pour le faire basculer dans le chaos ; une unité des forces d’opposition ; et un soutien international désintéressé.
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L’Algérie, aujourd’hui, est un pays en suspens. Entre les usines de Mostaganem et les condamnations pour homosexualité, entre les fouilles archéologiques et les disparitions mystérieuses, elle incarne les tensions d’un monde arabe en pleine recomposition. Son avenir dépendra de sa capacité à transformer ses ressources – naturelles, humaines, culturelles – en leviers d’émancipation, plutôt qu’en instruments de contrôle. Mais pour cela, il faudrait d’abord accepter de regarder en face ses contradictions, plutôt que de les masquer derrière des discours souverainistes ou des vitrines culturelles. L’Algérie mérite mieux que le rôle de décor exotique pour Depardieu ou de partenaire encombrant pour l’UE. Elle mérite