La question des violations des droits humains pendant la guerre d’indépendance (1954-1962) refait surface en Algérie avec une demande formelle adressée à l’État. Plusieurs organisations non gouvernementales, dont la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH) et le Collectif des familles de disparus en Algérie (CFDA), ont récemment réclamé une reconnaissance officielle du recours institutionnalisé à la torture par l’armée française. Cette démarche s’inscrit dans un mouvement plus large de réexamen des archives coloniales et de réparation morale pour les victimes.
Une pétition signée par 47 associations et publiée en mars 2024, relayée par RFI, exige que l’État français assume pleinement ses responsabilités historiques. Les signataires soulignent que la torture n’était pas une pratique isolée, mais une « méthode systématique » employée contre les indépendantistes et les civils suspectés de soutenir le Front de libération nationale (FLN). Parmi les cas documentés figurent ceux de Maurice Audin, mathématicien communiste torturé et disparu en 1957, et de Djamila Boupacha, militante du FLN violée et torturée par des soldats français en 1960.
En Algérie, la question reste sensible. Si le président Abdelmadjid Tebboune a évoqué à plusieurs reprises la nécessité de « tourner la page » des crimes coloniaux, aucune déclaration officielle n’a encore été faite sur une éventuelle collaboration avec la France pour ouvrir les archives. Selon le quotidien El Watan, des historiens algériens comme Mohamed Harbi, ancien membre du FLN, estiment que cette reconnaissance est « indispensable pour apaiser les mémoires ». Harbi, cité dans une interview accordée à Jeune Afrique en 2023, précise que « sans vérité, il ne peut y avoir de réconciliation, ni avec la France, ni avec notre propre histoire ».
Les demandes des ONG s’appuient sur des travaux universitaires récents. Une étude publiée en 2022 par l’historien français Fabrice Riceputi, intitulée La Bataille des mémoires, révèle que des milliers de dossiers classifiés aux Archives nationales françaises contiennent des preuves de tortures, d’exécutions sommaires et de disparitions forcées. Riceputi, interrogé par Mediapart, affirme que « l’Algérie a le droit de connaître l’étendue des crimes commis sur son sol, au même titre que les familles des victimes ».
Du côté algérien, les autorités semblent divisés sur la réponse à apporter. Le ministre des Moudjahidine, Laïd Rebiga, a déclaré en 2023 que « la mémoire de la révolution est sacrée », mais sans mentionner explicitement la torture. À l’inverse, des figures comme l’avocat et militant des droits humains Mustapha Bouchachi appellent à une « commission vérité », sur le modèle sud-africain, pour documenter les exactions. Bouchachi, dans une tribune publiée par TSA, écrit que « l’Algérie ne peut avancer en niant les souffrances de son peuple ».
Les familles des victimes, elles, attendent des actes concrets. Fatima Besnaci-Lancou, historienne et fille d’un harki torturé par le FLN, souligne dans Le Monde que « la reconnaissance doit être bilatérale ». Elle plaide pour que l’Algérie examine aussi les violences commises après 1962, notamment contre les harkis et les opposants politiques. Cette position est partagée par l’Association des anciens appelés en Algérie contre la guerre (4ACG), qui milite pour que les deux pays assument leurs responsabilités respectives.
Sur le plan international, la pression s’accentue. En 2023, le Comité contre la torture de l’ONU a exhorté la France à « reconnaître publiquement l’usage systématique de la torture en Algérie » et à indemniser les victimes. Le rapport du comité, cité par Human Rights Watch, note que « les excuses officielles de 2018, bien que symboliques, restent insuffisantes ». En réponse, le gouvernement français a rappelé que le président Emmanuel Macron avait reconnu en 2018 la responsabilité de l’État dans la mort de Maurice Audin, mais sans aller jusqu’à une reconnaissance globale.
En Algérie, le débat dépasse le cadre historique. Pour les défenseurs des droits humains, cette question est liée à la situation actuelle. Selon la LADDH, « tant que l’État n’aura pas fait la lumière sur les crimes du passé, les violations présentes seront plus difficiles à combattre ». L’organisation cite en exemple les arrestations arbitraires de militants du Hirak en 2019-2021, ou les restrictions imposées à la presse indépendante. Reporters sans frontières classe d’ailleurs l’Algérie au 136e rang mondial pour la liberté de la presse en 2024, dénonçant des « lois liberticides » et des pressions sur les journalistes.
Les prochains mois pourraient être décisifs. Une rencontre est prévue entre des représentants algériens et français pour discuter des archives coloniales, selon des sources diplomatiques citées par L’Expression. Par ailleurs, une conférence internationale sur les droits humains, organisée par l’Union africaine, doit se tenir à Alger en 2025. Les ONG espèrent profiter de cette tribune pour relancer leur demande.
Pour les Algériens, cette question mémorielle est aussi une question identitaire. Comme l’écrit l’écrivain Kamel Daoud dans une chronique pour Le Point, « la guerre d’Algérie n’est pas finie. Elle se poursuit dans les silences, les non-dits, et les blessures ouvertes ». Les familles des disparus, les historiens et les militants attendent désormais que ces mots se traduisent en actes.