Aouicha Bekhti dénonce le Code algérien de la famille

L’avocate et militante féministe Aouicha Bekhti a récemment relancé le débat sur le Code algérien de la famille, qualifiant ce texte de « discriminatoire » et de « frein à l’égalité entre les sexes ». Dans une interview accordée à Algerie360 en juin 2023, elle a pointé du doigt des dispositions qu’elle juge archaïques, notamment en matière de mariage, de divorce et de tutelle des enfants. Ses déclarations interviennent dans un contexte où les associations de défense des droits des femmes multiplient les appels à une réforme en profondeur de ce texte, en vigueur depuis 1984.

Le Code de la famille, adopté sous la présidence de Chadli Bendjedid, reste un sujet de controverse en Algérie. Il encadre des aspects clés de la vie des Algériennes, comme le mariage, qui nécessite l’accord d’un tuteur masculin (wali) pour les femmes non divorcées ou veuves. La polygamie, bien que soumise à des conditions strictes, y est également autorisée. Pour Aouicha Bekhti, ces dispositions « perpétuent une vision inégalitaire des rapports entre hommes et femmes », en contradiction avec les engagements internationaux de l’Algérie, notamment la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), ratifiée en 1996.

Les critiques de l’avocate ne se limitent pas aux principes généraux du Code. Elle a également souligné des inégalités concrètes dans son application. Par exemple, en cas de divorce, la garde des enfants est souvent attribuée à la mère, mais le père conserve l’autorité parentale et peut s’opposer à des décisions majeures, comme le choix de l’école ou des soins médicaux. « C’est une demi-mesure qui maintient les femmes dans un statut de mineures juridiques », a-t-elle déclaré. De plus, le Code ne prévoit pas de partage équitable des biens acquis pendant le mariage, ce qui désavantage les femmes, souvent moins impliquées dans la gestion financière du foyer.

Les réactions à ses propos ont été contrastées. Du côté des associations féministes, comme Femmes Algériennes pour un Changement vers l’Égalité (FACE) ou Tharwa N’Fadhma N’Soumer, le soutien est unanime. Ces organisations réclament depuis des années une révision du Code, arguant qu’il est en décalage avec les réalités sociales actuelles. « Le Code de la famille est un héritage des années 1980, une époque où les mentalités étaient différentes. Aujourd’hui, les Algériennes travaillent, étudient et voyagent seules. Il est temps que la loi reflète cette évolution », explique Samia Zennadi, membre de FACE.

Cependant, les positions d’Aouicha Bekhti ont aussi suscité des réactions hostiles, notamment de la part de certains courants conservateurs. Des voix au sein du Front Islamique du Salut (FIS) et d’autres groupes religieux ont accusé la militante de « saper les valeurs de la famille algérienne » et de « promouvoir un modèle occidental ». Ces critiques s’inscrivent dans un débat plus large sur la place de l’islam dans la législation algérienne. Le Code de la famille, bien que civil, s’inspire en partie du droit musulman (fiqh), ce qui complique toute tentative de réforme.

Le gouvernement algérien, dirigé par le président Abdelmadjid Tebboune, a jusqu’à présent adopté une position prudente sur ce dossier. En 2020, une commission avait été mise en place pour étudier d’éventuelles modifications du Code, mais ses travaux n’ont pas abouti à des changements concrets. Selon des sources proches du ministère de la Justice, citées par El Watan en 2022, les autorités craignent qu’une réforme ne provoque des tensions sociales, dans un contexte déjà marqué par des divisions politiques et économiques.

Pourtant, des avancées législatives récentes montrent que le sujet n’est pas totalement ignoré. En 2022, une loi a été adoptée pour renforcer les sanctions contre les violences faites aux femmes, incluant le harcèlement de rue et les violences conjugales. Cette mesure a été saluée par les associations, mais celles-ci rappellent qu’elle ne suffit pas à garantir une égalité réelle tant que le Code de la famille reste inchangé. « On ne peut pas lutter contre les violences tout en maintenant des lois qui institutionnalisent l’inégalité », estime Aouicha Bekhti.

À l’échelle internationale, l’Algérie est régulièrement pointée du doigt pour son retard en matière de droits des femmes. En 2023, le Comité des Nations unies pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) a exhorté Alger à « réviser le Code de la famille pour le mettre en conformité avec les normes internationales ». Le rapport du Comité soulignait notamment les dispositions relatives à la tutelle masculine, à la polygamie et à l’héritage, où les femmes héritent généralement de la moitié de la part des hommes.

Sur le terrain, les Algériennes continuent de se mobiliser. En mars 2025, des centaines de femmes ont manifesté à Alger, Oran et Constantine pour réclamer une réforme du Code. Ces rassemblements, bien que pacifiques, ont parfois été dispersés par les forces de l’ordre, comme ce fut le cas à Constantine en avril 2025, où une vingtaine de militantes ont été brièvement interpellées. « Nous ne demandons pas la lune, juste des droits égaux à ceux des hommes », déclarait une manifestante à TSA ce jour-là.

Le débat sur le Code de la famille dépasse largement le cadre juridique. Il interroge la société algérienne sur son rapport à la tradition, à la religion et à la modernité. Pour les défenseurs d’une réforme, comme Aouicha Bekhti, il s’agit d’un combat pour la cohérence : « Comment peut-on célébrer le 8 mars [Journée internationale des droits des femmes] tout en maintenant des lois qui nous infantilisent ? » Pour ses détracteurs, c’est une question d’identité : « Le Code protège la famille algérienne, qui est la cellule de base de notre société », argue un imam de la mosquée Al-Houda à Blida, interrogé par El Khabar.

Dans l’immédiat, aucune réforme majeure n’est annoncée. Le gouvernement semble privilégier une approche progressive, comme en témoigne la création récente d’une cellule de réflexion au sein du ministère de la Solidarité nationale, chargée d’étudier les « évolutions sociétales » liées aux droits des femmes. Mais pour les militantes, cette lenteur est intolérable. « Chaque jour qui passe sans réforme est un jour de plus où des Algériennes subissent des injustices », conclut Aouicha Bekhti. Le Code de la famille, lui, reste en l’état.

Laisser un commentaire