La wilaya de Tiaret traverse une crise hydrique qui s’étire sur plus de deux ans, selon les témoignages recueillis par Jeune Afrique en juin 2024. Les habitants des communes rurales et des quartiers périphériques de la ville de Tiaret dénoncent des coupures d’eau récurrentes, parfois pendant plusieurs jours consécutifs. Les autorités locales et l’Algérienne des Eaux (ADE) peinent à apporter des solutions durables, malgré les annonces répétées de projets de renforcement des infrastructures.
Des coupures qui paralysent le quotidien
Dans les quartiers de Sidi Hosni, Ouled Bouachra et Bougara, les robinets restent secs pendant 48 à 72 heures par semaine. Les habitants stockent l’eau dans des bidons et des citernes, une pratique devenue systématique. « On ne sait plus quand l’eau va revenir. Parfois, c’est le matin, parfois la nuit. On vit au rythme des camions-citernes, quand ils daignent passer », confie un résident de Sidi Hosni à Jeune Afrique. Les écoles et les centres de santé sont également touchés, obligeant les établissements à réduire leurs activités ou à recourir à des solutions de fortune.
Les agriculteurs de la région, dépendants de l’irrigation, subissent des pertes importantes. Les cultures de blé et d’orge, traditionnellement dominantes dans cette wilaya céréalière, sont menacées par le manque d’eau. « Les barrages de Bakhadda et de Sidi Abed sont à sec. Les forages ne suffisent plus. Si la situation persiste, c’est toute la filière agricole qui va s’effondrer », alerte un membre de la Chambre d’agriculture de Tiaret.
Des infrastructures insuffisantes et vieillissantes
La crise à Tiaret met en lumière les limites du réseau de distribution d’eau dans la région. Selon un rapport interne de l’ADE consulté par El Watan, le taux de fuite dans les canalisations dépasse 30 % dans certaines zones, en raison de l’usure des infrastructures. Les stations de pompage, comme celle de Frenda, fonctionnent en dessous de leur capacité, faute de maintenance régulière.
Le barrage de Sidi Abed, principal réservoir de la wilaya avec une capacité de 120 millions de mètres cubes, n’a atteint que 15 % de son remplissage en 2024, selon les données de l’Agence nationale des barrages et transferts (ANBT). Les précipitations insuffisantes ces dernières années ont aggravé la situation, mais les experts pointent aussi un manque de planification. « On a construit des barrages, mais on n’a pas anticipé les besoins croissants des villes et des zones rurales. Aujourd’hui, on paie le prix de cette négligence », explique un ingénieur hydraulicien à l’Université de Tiaret.
Les promesses des autorités et les retards accumulés
En réponse à la crise, le ministère des Ressources en eau a annoncé en 2023 un plan d’urgence pour Tiaret, incluant la réhabilitation de 200 km de canalisations et la construction de trois nouvelles stations de dessalement. Pourtant, sur le terrain, les travaux tardent à démarrer. « Les appels d’offres ont été lancés, mais les entreprises retenues n’ont pas encore commencé les travaux. On parle de délais supplémentaires de six à douze mois », indique une source au sein de la direction locale de l’ADE.
Le wali de Tiaret, Mohamed Bouzidi, a multiplié les déclarations rassurantes, promettant un retour à la normale « d’ici la fin de l’année ». Mais les habitants restent sceptiques. « On nous dit la même chose depuis deux ans. Les camions-citernes arrivent quand ils veulent, et l’eau est souvent impropre à la consommation », déplore une mère de famille à Bougara.
Le dessalement, une solution lointaine ?
Face à l’épuisement des ressources conventionnelles, l’Algérie mise sur le dessalement de l’eau de mer pour sécuriser son approvisionnement. Un méga-projet de station à Mostaganem, d’une capacité de 300 000 m³/jour, doit alimenter plusieurs wilayas de l’Ouest, dont Tiaret. Cependant, sa mise en service, initialement prévue pour 2025, a été reportée à 2027 en raison de retards dans les financements.
Pour Tiaret, cela signifie que la dépendance aux barrages et aux forages va se poursuivre. « Le dessalement est une solution à long terme, mais il ne résoudra pas la crise actuelle. Il faut agir maintenant sur les fuites, les stations de pompage et la gestion des barrages », estime un expert en gestion de l’eau à l’Université d’Oran.
Un appel à la mobilisation citoyenne
Face à l’inaction perçue des autorités, des associations locales ont lancé des initiatives pour sensibiliser la population à l’économie d’eau. À Tiaret-ville, des ateliers sont organisés dans les mosquées et les écoles pour apprendre aux habitants à réduire leur consommation. « Chaque goutte compte. Si on ne change pas nos habitudes, la situation va empirer », souligne le président de l’association Eau et Développement.
La crise hydrique à Tiaret n’est pas un cas isolé en Algérie. D’autres wilayas, comme Sidi Bel Abbès, Tlemcen et Naâma, font face à des pénuries similaires. Mais à Tiaret, l’absence de solutions concrètes et la répétition des promesses non tenues alimentent un sentiment de lassitude. « On ne veut plus de discours. On veut de l’eau », résume un habitant de Ouled Bouachra.