—
**L’Algérie en mouvement : une nation à la croisée des récits**
—
**Énergie et souveraineté : le soleil comme arme géopolitique**
Pourtant, cette ambition se heurte à des contradictions internes. La modernisation des transports (tramways, suppression des trains de nuit en Europe) révèle une schizophrénie entre une volonté de mobilité durable et des choix écologiquement discutables. Quand l’Algérie vante ses projets solaires, elle supprime en parallèle des liaisons ferroviaires nocturnes en Europe, symbole d’un abandon des solutions collectives au profit d’une logique de rentabilité immédiate. Ce paradoxe n’est pas anodin : il reflète une vision du développement où l’innovation technologique prime sur la cohérence systémique. Le solaire algérien pourrait bien devenir un nouveau « pétrole vert » – une rente, mais aussi une nouvelle forme de dépendance aux capitaux étrangers (saoudiens, européens) et aux technologies importées.
—
**Mémoire et spoliation : l’Algérie face à son passé colonial**
Pourtant, cette bataille mémorielle se double d’une autre réalité : l’Algérie elle-même peine à protéger son patrimoine. Les sites archéologiques, menacés par le réchauffement climatique (comme le souligne l’Unesco), sont souvent laissés à l’abandon, faute de moyens ou de volonté politique. Le contraste est saisissant : d’un côté, une indignation légitime contre les spoliations coloniales ; de l’autre, une négligence coupable envers un patrimoine en péril. Cette contradiction révèle une tension fondamentale : l’Algérie veut incarner la victime de l’histoire, mais refuse d’assumer pleinement le rôle de gardienne de sa propre mémoire.
Le cinéma algérien, avec des films comme La Dernière Reine ou les déclarations de Merzak Allouache sur l’islamisation de la société, illustre cette schizophrénie. D’un côté, une production artistique qui revisite l’histoire avec audace (le « piratage » politique de Bendimerad et Ounouri) ; de l’autre, un discours officiel qui oscille entre laïcité affichée et accommodements avec les conservateurs. Le cinéma devient ainsi un champ de bataille où se joue la définition même de l’identité algérienne – entre modernité, tradition et héritage colonial.
—
**Santé et dépendance : le piège pharmaceutique**
Cette dépendance n’est pas seulement économique ; elle est politique. En recevant le directeur régional de l’UNICEF, le ministère de la Santé montre une volonté de coopération internationale, mais aussi une forme de soumission aux normes et aux priorités définies par les institutions occidentales. L’Algérie est-elle condamnée à reproduire le schéma des pays du Sud, où la santé publique dépend des dons et des programmes pilotés par l’Occident ? Ou peut-elle, comme le Chili avec ses pictogrammes contre l’obésité, innover pour reprendre le contrôle de ses politiques publiques ?
La question de l’obésité infantile, en progression fulgurante en Algérie, est symptomatique. Elle révèle un modèle alimentaire importé, où les produits transformés et les fast-foods ont remplacé les régimes traditionnels. L’Algérie, comme d’autres pays africains, est prise dans un étau : d’un côté, la malnutrition ; de l’autre, l’épidémie d’obésité. La solution ne viendra pas des laboratoires occidentaux, mais d’une reconquête de la souveraineté alimentaire et sanitaire.
—
**Littérature et résistance : écrire contre l’oubli**
Pourtant, cette littérature reste largement méconnue en dehors des cercles intellectuels. Le Grand Prix Assia Djebar, du nom d’une écrivaine qui a osé briser les tabous sur la condition féminine, est prolongé jusqu’en mai 2026 – comme si l’Algérie hésitait à trancher entre une ouverture culturelle et la peur des remises en question. La littérature, ici, est à la fois un exutoire et un miroir tendu à une société qui refuse de se regarder en face.
—
**Diplomatie des ombres : la France, partenaire ou adversaire ?**
Ce jeu diplomatique est révélateur d’une stratégie plus large : l’Algérie ne veut plus être un satellite de la France, mais un acteur autonome dans un monde multipolaire. Les investissements saoudiens dans le solaire, les coopérations avec l’Afrique subsaharienne (sur les questions de santé publique), et même les déclarations de Rachid Bouchareb sur « l’islam en Amérique » montrent une volonté de s’affranchir du tête-à-tête toxique avec Paris.
Pourtant, cette autonomie a un prix. L’Algérie reste dépendante de la France pour les technologies, les médicaments, et même les visas. Le dialogue économique entre Kamel Moula et Ségolène Royal est un aveu de cette réalité : malgré les tensions, les deux pays ont besoin l’un de l’autre. La question n’est pas de savoir si l’Algérie peut se passer de la France, mais comment elle peut négocier cette relation sans perdre son âme.
—
**Prospective : l’Algérie à l’horizon 2035**
1. Le scénario « Souveraineté technologique » : Si l’Algérie parvient à maîtriser les technologies solaires, à développer une industrie pharmaceutique locale et à moderniser ses infrastructures (transports, santé), elle pourrait devenir un modèle pour l’Afrique. Mais ce scénario suppose une rupture avec les logiques de rente et une véritable révolution industrielle.
2. Le scénario « Mémoire sans puissance » : L’Algérie pourrait continuer à exiger la restitution de son patrimoine et à produire une littérature critique, tout en restant dépendante économiquement. Ce serait une victoire symbolique, mais une défaite stratégique – une nation riche en histoire, mais pauvre en moyens.
3. Le scénario « Dépendance 2.0 » : Si l’Algérie échoue à diversifier son économie, elle pourrait devenir un simple fournisseur d’énergie verte pour l’Europe, tout en important massivement médicaments et technologies. Ce serait une nouvelle forme de colonialisme, où le soleil remplacerait le pétrole comme monnaie d’échange.
Le choix entre ces scénarios dépendra d’une question centrale : l’Algérie veut-elle être un acteur ou un spectateur de son propre destin ? La réponse se joue aujourd’hui, dans les choix énergétiques, les batailles mémorielles, et les alliances diplomatiques. Une chose est sûre : l’Algérie ne peut plus se contenter de subir l’histoire. Elle doit l’écrire.