—
**L’Algérie à l’épreuve de ses propres récits**
Ces questions ne sont pas nouvelles, mais elles prennent une acuité particulière dans un contexte marqué par la fin annoncée de l’ère pétrolière, la montée des tensions sociales et la recomposition géopolitique de l’Afrique du Nord. L’Algérie, comme souvent, avance en crabe : un pas en avant dans les infrastructures, un pas de côté dans la gouvernance, un recul dans la cohésion sociale.
—
**La modernité en béton : entre mégaprojets et dépendances**
Le métro d’Alger, construit par des ingénieurs chinois, est un exemple frappant de cette dialectique. D’un côté, il répond à un besoin criant de mobilité dans une capitale asphyxiée par les embouteillages et la vétusté des transports en commun. De l’autre, il s’inscrit dans une stratégie plus large de la Chine en Afrique, où les infrastructures sont souvent échangées contre des ressources naturelles ou des contrats juteux. L’Algérie, riche en gaz, est un partenaire de choix pour Pékin, qui y voit un débouché pour ses entreprises et une porte d’entrée vers l’Europe.
La 5G, quant à elle, est un autre marqueur de cette modernité importée. Les opérateurs algériens, bien que nationaux, dépendent de technologies étrangères (notamment chinoises et européennes) pour déployer leurs réseaux. Le discours officiel met en avant la souveraineté numérique, mais la réalité est celle d’une course effrénée pour rattraper un retard accumulé depuis des décennies. Le vrai défi n’est pas tant technologique que politique : comment éviter que la 5G ne devienne un simple outil de surveillance ou de contrôle social, comme c’est déjà le cas dans d’autres pays ?
Ces mégaprojets posent aussi la question de leur utilité sociale. À quoi bon un métro ultramoderne si les quartiers périphériques restent dépourvus d’écoles et d’hôpitaux ? À quoi bon la 5G si l’accès à l’eau potable et à l’électricité reste un luxe pour une partie de la population ? L’Algérie semble parfois tomber dans le piège du « modernisme de façade », où les infrastructures spectaculaires servent davantage à masquer les dysfonctionnements structurels qu’à les résoudre.
—
**L’eau et le soleil : les deux mamelles d’une révolution écologique inachevée**
Le projet de loi sur l’urgence hydrique, qui a suscité des débats houleux à l’Assemblée, est symptomatique de cette tension. D’un côté, le gouvernement reconnaît la nécessité de rationaliser l’usage de l’eau, notamment dans l’agriculture, qui en consomme près de 70 %. De l’autre, les mesures proposées – comme la restriction des cultures gourmandes en eau – se heurtent aux intérêts des agriculteurs et à la réalité d’un secteur encore largement informel. Le plan du gouvernement pour atténuer le déficit hydrique, inspiré de l’expérience marocaine, repose sur des solutions techniques (désalinisation, réutilisation des eaux usées), mais ignore les questions de gouvernance et de corruption, qui sont pourtant au cœur du problème.
L’énergie solaire, en revanche, offre une lueur d’espoir. L’Algérie dispose d’un potentiel solaire parmi les plus importants au monde, avec plus de 3 000 heures d’ensoleillement par an. Pourtant, le pays reste largement dépendant des hydrocarbures, qui représentent encore 95 % de ses exportations. Les projets solaires, comme celui de la centrale de Hassi R’Mel, sont prometteurs, mais ils peinent à se généraliser en raison des lourdeurs administratives et du manque de financement. La Chine, encore elle, se positionne comme un partenaire clé dans ce domaine, mais à quel prix ? Les panneaux solaires chinois, moins chers mais souvent de moindre qualité, risquent de créer une nouvelle dépendance technologique.
Le vrai défi, ici, est de passer d’une logique de projets ponctuels à une véritable transition écologique. Cela suppose une refonte du modèle économique, une lutte contre la corruption et une mobilisation de la société civile. Or, l’Algérie en est encore loin.
—
**La diaspora algérienne : entre exil des talents et reconquête symbolique**
Le cas de l’ »as algérien de l’optimisation fiscale » qui s’installe en France est emblématique. Il illustre une fuite des cerveaux et des capitaux qui prive l’Algérie de compétences et de ressources financières. Pourtant, ce phénomène n’est pas une fatalité. Des initiatives comme celle de l’ancienne cadre de la Banque mondiale à Nice, qui crée une association pour promouvoir la culture algérienne et lutter contre les préjugés, montrent que la diaspora peut être un levier de développement. Mais ces initiatives restent marginales et souvent mal soutenues par les autorités.
Le discours officiel sur la diaspora est ambivalent. D’un côté, le gouvernement encourage les investissements des Algériens de l’étranger, notamment dans l’immobilier et les PME. De l’autre, il maintient des barrières bureaucratiques et fiscales qui découragent les retours. Le résultat est une diaspora qui se sent souvent plus proche de son pays d’accueil que de son pays d’origine.
La question de la diaspora est aussi une question identitaire. Les débats sur la « médiocrité » et l’ »excellence » révèlent une société en crise de confiance. Qui prescrit la médiocrité ? Qui proscrit l’excellence ? Ces questions, posées avec virulence, renvoient à un malaise plus profond : celui d’une jeunesse algérienne qui ne se reconnaît plus dans les modèles proposés par l’État et qui cherche ailleurs des opportunités.
—
**L’Allemagne et la Chine : les nouveaux parrains de l’Algérie ?**
L’Allemagne, en quête de partenaires industriels pour sa transition énergétique, voit en l’Algérie un fournisseur potentiel de gaz et un marché pour ses technologies vertes. Les six entreprises allemandes en quête d’opportunités dans l’automobile en Algérie illustrent cette nouvelle dynamique. Mais ces partenariats sont fragiles. Ils dépendent de la stabilité politique en Algérie et de la capacité du pays à offrir un cadre juridique et fiscal attractif. Or, les lourdeurs administratives et la corruption restent des freins majeurs.
La Chine, de son côté, avance ses pions avec une stratégie plus agressive. Elle propose des financements et des technologies clés en main, mais au prix d’une dépendance accrue. Les projets chinois en Algérie (métro, routes, barrages) sont souvent critiqués pour leur manque de transparence et leur impact social limité. Pourtant, ils répondent à un besoin urgent d’infrastructures, et l’Algérie n’a guère le choix que de les accepter.
Ces nouvelles alliances posent une question fondamentale : l’Algérie est-elle en train de troquer une dépendance (la France) contre d’autres (la Chine, l’Allemagne) ? Ou bien est-elle en train de construire une véritable souveraineté économique, basée sur des partenariats équilibrés ? La réponse dépendra de la capacité du pays à négocier en position de force, ce qui suppose une stabilité politique et une vision stratégique à long terme.
—
**Made in Algeria : le design comme métaphore d’une identité en reconstruction**
Le design algérien, comme d’autres secteurs créatifs, est un miroir des tensions du pays. D’un côté, il puise dans un patrimoine riche (artisanat berbère, architecture ottomane, calligraphie arabe). De l’autre, il cherche à s’inscrire dans une modernité globale, souvent en s’inspirant des tendances internationales. Le résultat est un mélange unique, mais encore fragile, qui peine à trouver sa place sur le marché local et international.
Cette quête identitaire se heurte à plusieurs obstacles. D’abord, le manque de soutien institutionnel. Les designers algériens, comme les artistes, peinent à trouver des financements et des espaces d’exposition. Ensuite, la concurrence des produits importés, souvent moins chers mais de moindre qualité. Enfin, la difficulté à concilier tradition et modernité, sans tomber dans le folklore ou le mimétisme.
Pourtant, le design algérien a un rôle clé à jouer dans la reconstruction du pays. Il peut contribuer à redonner une fierté nationale, à créer des emplois et à promouvoir une image positive de l’Algérie à l’étranger. Mais cela suppose une volonté politique et une mobilisation de la société civile.
—