—
**L’Algérie à l’épreuve de ses propres récits**
Ce qui frappe, c’est l’absence de hasard. Chaque domaine semble répondre à une logique plus large : celle d’un pays qui cherche à se repositionner dans un monde multipolaire, tout en maintenant un équilibre précaire entre légitimité historique (le patrimoine révolutionnaire), pression démographique (le chômage des jeunes) et contraintes économiques (la dépendance aux hydrocarbures). L’Algérie joue une partie d’échecs où chaque mouvement – baisser le taux directeur, condamner un écrivain, lancer des drones agricoles – est à la fois un pion avancé et un message adressé à des interlocuteurs multiples : la jeunesse, les investisseurs étrangers, les partenaires africains, et bien sûr, le pouvoir lui-même.
—
**La Littérature comme champ de bataille politique**
Pourquoi tant de violence symbolique ? Parce que le récit national algérien, construit autour de la guerre d’indépendance, est aujourd’hui contesté. Les jeunes générations, connectées et urbaines, n’y trouvent plus leur place. Les écrivains qui osent déconstruire ce mythe – Daoud avec Meursault, contre-enquête, Sansal avec 2084 – sont perçus comme des traîtres. Pourtant, leur succès à l’étranger (Goncourt, traductions) prouve que l’Algérie reste une source d’inspiration majeure. Le paradoxe ? Le pouvoir algérien, qui se présente comme le garant de la souveraineté culturelle, étouffe précisément ceux qui pourraient en être les ambassadeurs.
Cette tension entre contrôle et créativité se retrouve dans d’autres secteurs. Les startups, par exemple, sont encouragées… à condition de ne pas bousculer l’ordre établi. L’ANSEJ rééchelonne les dettes des jeunes entrepreneurs, mais combien osent innover dans des domaines sensibles (médias, droits humains) ? La littérature et l’entrepreneuriat partagent ce même destin : celui d’espaces de liberté sous surveillance.
—
**Infrastructures et souveraineté : le mirage de l’autosuffisance**
Pourtant, derrière ces réalisations, les failles sont béantes. Le dessalement, présenté comme une panacée, reste coûteux et énergivore – or l’Algérie, malgré ses réserves de gaz, souffre de pénuries d’électricité récurrentes. Quant à la coopération avec la Hongrie, elle rappelle les partenariats « gagnant-gagnant » avec la Chine ou la Russie : des investissements qui lient le pays à des régimes peu regardants sur les droits humains, en échange de technologies ou de financements.
Le vrai défi n’est pas technique, mais politique. L’Algérie a les moyens de ses ambitions (un fonds souverain de 70 milliards de dollars, des réserves de change solides), mais elle reste prisonnière d’un modèle rentier. Les infrastructures ne servent souvent qu’à masquer l’absence de diversification économique. Pire : elles deviennent des outils de contrôle. La 5G, déployée en grande pompe par Ooredoo, sera-t-elle un levier de développement… ou un nouvel instrument de surveillance ? En 2019, le pouvoir avait coupé Internet pendant des semaines pour étouffer le Hirak. La technologie, en Algérie, est rarement neutre.
—
**Santé et agriculture : l’urgence de l’innovation sous contrainte**
L’agriculture, elle, tente de rattraper son retard par la technologie. Les drones, formés au CRTI, doivent améliorer la productivité des exploitations. Une révolution ? Pas si simple. L’Algérie importe encore 70 % de ses besoins alimentaires. Les drones ne suffiront pas à compenser les lacunes structurelles : terres arables sous-exploitées, eau gaspillée, bureaucratie étouffante. Green ORC, la startup primée pour son agritech, est une exception. La plupart des jeunes entrepreneurs agricoles se heurtent à des obstacles administratifs kafkaïens.
Ici encore, le fil rouge est celui de la dépendance. L’Algérie dépend de l’étranger pour ses médicaments, ses céréales, ses technologies. Les solutions proposées (drones, dessalement, startups) sont des rustines sur un système qui refuse de se réformer en profondeur. Le pouvoir mise sur l’innovation pour éviter les réformes politiques. Mais une économie ne se modernise pas par décret.
—
**Finance islamique et économie : la valse des taux directeurs**
La finance islamique, présentée comme une alternative, peine à décoller. La COSOB organise des formations pour les journalistes, mais les instruments financiers halal (sukuk, mourabaha) restent marginaux. Pourquoi ? Parce que le système bancaire algérien, contrôlé par l’État, n’a pas intérêt à voir émerger une finance alternative qui échapperait à son contrôle. La finance islamique, en théorie, pourrait attirer les capitaux du Golfe. En pratique, elle se heurte à la méfiance des autorités, qui craignent qu’elle ne devienne un vecteur de financement informel ou, pire, de contestation.
La valse des gouverneurs de la Banque d’Algérie, sous la « baguette » de Tebboune, illustre cette instabilité. Chaque changement de direction est un message : aux marchés, aux partenaires étrangers, mais aussi aux oligarques locaux, dont les intérêts sont souvent liés à ceux du pouvoir. L’économie algérienne est un théâtre d’ombres où les décisions techniques (taux directeurs, réserves obligatoires) cachent des enjeux de pouvoir bien plus profonds.
—
**Startups et jeunesse : l’illusion du "made in Algeria"**
Parce que les startups algériennes évoluent dans un écosystème biaisé. D’un côté, l’État les encourage (rééchelonnement des dettes, incubateurs), de l’autre, il les étouffe. Les secteurs porteurs (tech, agritech) sont favorisés, mais ceux qui pourraient menacer le statu quo (médias, fintech, droits humains) sont ignorés ou réprimés. Les jeunes entrepreneurs algériens sont des funambules : ils doivent innover sans déranger.
La Conférence des startups ASC 2025, présentée comme l’ »épicentre de l’innovation africaine », est un bon exemple. Alger veut devenir un hub continental, mais sans liberté d’expression ni État de droit, cette ambition restera un vœu pieux. Les investisseurs étrangers, même attirés par le marché local, hésitent à s’engager dans un pays où les règles changent du jour au lendemain.
La jeunesse algérienne, elle, n’a plus confiance dans les institutions. Les startups sont une soupape, mais pas une solution. Beaucoup préfèrent partir. Ceux qui restent oscillent entre résignation et rébellion. Le Hirak de 2019 a montré leur capacité à s’organiser. Le pouvoir le sait, et c’est pourquoi il alterne entre répression et tentatives de cooptation.
—
**Patrimoine et mémoire : le culte des héros morts**
Pourtant, cette mémoire officielle est de plus en plus contestée. Les jeunes Algériens, nés après la guerre civile des années 1990, ne se reconnaissent plus dans ce récit. Ils veulent parler de leur présent : chômage, corruption, répression. Le pouvoir répond par des discours sur la « trahison » (comme pour Boualem Sansal) ou des condamnations (comme pour Kamel Daoud). Mais cette stratégie est à double tranchant. En di