Algérie lance un plan national contre les féminicides

Le ministère de la Solidarité nationale, de la Famille et de la Condition féminine a annoncé cette semaine le lancement d’un plan national de lutte contre les féminicides, en réponse à une hausse des cas signalés depuis le début de l’année. Ce dispositif, dévoilé lors d’une réunion présidée par la ministre Kaoutar Krikou, prévoit la création de cellules d’écoute dans les 58 wilayas du pays, ainsi qu’un numéro vert dédié aux victimes de violences.

Selon les chiffres communiqués par le Centre national d’information et de documentation sur les femmes et la famille (CNDF), 42 féminicides ont été enregistrés en Algérie en 2024, un chiffre en augmentation par rapport aux années précédentes. « Ces données sont alarmantes et nécessitent une réponse urgente », a déclaré Krikou lors d’une conférence de presse à Alger. Le plan inclut également des campagnes de sensibilisation dans les écoles et les mosquées, ainsi qu’une formation renforcée des forces de police et des magistrats pour traiter ces affaires avec la rigueur requise.

Les associations féministes, comme le Collectif pour la promotion des droits des femmes (CPDF), saluent cette initiative mais soulignent des lacunes persistantes. « Le problème ne se limite pas aux féminicides. Les violences conjugales, le harcèlement de rue et les discriminations au travail restent des réalités quotidiennes pour des milliers de femmes », a expliqué Samia Zennadi, présidente du CPDF, dans un entretien accordé à El Watan. Elle appelle à l’adoption d’une loi-cadre contre les violences faites aux femmes, un projet en discussion depuis 2015 mais toujours en attente de validation par l’Assemblée populaire nationale (APN).

Le plan gouvernemental prévoit aussi un volet juridique, avec l’accélération des procédures judiciaires pour les affaires de violences conjugales. Actuellement, seulement 30 % des plaintes déposées aboutissent à une condamnation, selon un rapport du ministère de la Justice publié en 2023. « Les victimes abandonnent souvent leurs démarches en raison de la lenteur des tribunaux ou de pressions familiales », précise le document. Pour y remédier, le ministère de la Justice a annoncé la création de chambres spécialisées dans les violences faites aux femmes dans les tribunaux de cinq wilayas pilotes : Alger, Oran, Constantine, Annaba et Tizi Ouzou.

Sur le terrain, les premières cellules d’écoute ont été inaugurées à Alger et Blida en juin 2025. Ces structures, gérées par des psychologues et des assistantes sociales, offrent un accompagnement juridique et médical gratuit aux victimes. « Notre objectif est de briser l’isolement des femmes et de leur donner les moyens de se défendre », explique Leila Benali, responsable de la cellule de Blida, interrogée par Liberté. Les résultats préliminaires sont encourageants : en deux mois, 120 femmes ont été prises en charge, dont 40 % ont porté plainte par la suite.

Cependant, des obstacles persistent. Le manque de places dans les centres d’hébergement d’urgence pour les femmes victimes de violences reste un problème majeur. À Alger, le seul centre public, situé à Bab Ezzouar, ne dispose que de 50 lits. « Nous sommes souvent contraints de refuser des demandes faute de place », déplore une travailleuse sociale du centre, sous couvert d’anonymat. Le ministère de la Solidarité nationale a promis la construction de trois nouveaux centres d’ici 2026, mais les délais risquent d’être longs.

Par ailleurs, les mentalités évoluent lentement. Dans certaines régions, les violences conjugales sont encore perçues comme une affaire privée. « Les femmes ont peur d’être stigmatisées si elles dénoncent leur mari. Il faut changer cette culture du silence », souligne Fatima Oussedik, sociologue à l’Université d’Alger, dans une tribune publiée par El Moudjahid. Pour y parvenir, le plan gouvernemental mise sur des campagnes de sensibilisation ciblant les hommes, notamment à travers des ateliers dans les entreprises et les associations sportives.

Enfin, la question du financement reste en suspens. Le budget alloué au plan n’a pas été dévoilé, et les associations craignent un manque de moyens pour pérenniser les actions. « Sans un engagement financier clair, ces mesures risquent de rester lettre morte », avertit Samia Zennadi. Le ministère de la Solidarité nationale assure que des fonds seront débloqués progressivement, en collaboration avec des partenaires internationaux comme l’Union européenne et l’ONU Femmes.

Si ce plan marque une avancée dans la reconnaissance officielle du problème, son succès dépendra de sa mise en œuvre concrète sur tout le territoire. Pour les Algériennes, l’enjeu est double : obtenir une protection effective contre les violences et faire évoluer les mentalités pour une société plus égalitaire.

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