—
**L’Algérie, miroir brisé d’un rêve post-pétrolier**
L’Algérie danse sur un fil. D’un côté, une jeunesse entrepreneuriale qui lève des centaines de millions d’euros (Yassir), des écrivains qui réinventent le récit national (Les Enfants de la Juive), des athlètes prometteurs courtisés par les plus grands clubs européens (Ibrahim Maza et Guardiola). De l’autre, des réserves de change qui s’effritent comme le sable du Sahara, une sécurité alimentaire menacée par les soubresauts géopolitiques, et une diplomatie tiraillée entre les sirènes chinoises et les vieux démons franco-algériens. Ces actualités, apparemment disparates, dessinent en réalité le portrait d’un pays en pleine métamorphose – ou en pleine schizophrénie.
Car l’Algérie d’aujourd’hui est un laboratoire des contradictions du XXIe siècle : comment concilier une économie rentière vieillissante avec les aspirations d’une société connectée, avide de modernité mais enracinée dans des traditions millénaires ? Comment exporter des talents (football, littérature, tech) tout en important des céréales et des médicaments ? Comment négocier avec la Chine, l’UE et la France sans perdre son âme, ni son indépendance ?
Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles structurent le présent algérien, où chaque avancée semble immédiatement contrebalancée par un recul, où chaque espoir se heurte à un mur bureaucratique ou géopolitique. Plongeons dans ce kaléidoscope.
—
**LE PÉTROLE, CE VIEUX DÉMON QUI RÉSISTE À LA MORT**
L’Algérie reste un pays pétrolier, malgré elle. Les hydrocarbures, qui représentent encore 90% des exportations, sont à la fois son boulet et sa bouée. La nomination d’Abdelghani Filali, wali de Ouargla, à un horizon indéfini (mais probablement stratégique) en dit long sur la volonté du pouvoir de verrouiller les régions productrices. Ouargla, cœur battant de l’industrie gazière, est un symbole : une ville riche en ressources, mais pauvre en développement humain, où les promesses de diversification économique se heurtent aux réalités d’un système clientéliste.
Pourtant, le monde change. La Chine supprime les droits de douane sur les exportations africaines, tandis que l’UE, après avoir signé un traité avec le Mercosur, se tourne vers l’Inde et l’Australie. L’Algérie, elle, reste coincée dans une équation impossible : dépendre des hydrocarbures pour financer sa transition, mais sans jamais réussir à s’en affranchir. Les projets de zones logistiques (comme celui de Zenata au Maroc voisin) montrent que les voisins avancent, tandis qu’Alger tergiverse.
Le paradoxe ? C’est précisément cette rente pétrolière qui permet à l’État de financer les subventions alimentaires et les grands projets (comme la levée de fonds de Yassir), tout en étouffant l’innovation. Comme le disait Frédéric Lordon, « le capitalisme rentier est un vampire : il suce le sang de l’économie réelle pour nourrir ses parasites ». En Algérie, le vampire a encore de beaux jours devant lui.
—
**ENTREPRENEURIAT : LA JEUNESSE CONTRE L’ÉTAT-PROVIDENCE**
Yassir lève 150 millions d’euros. Une prouesse, mais aussi un symbole. Cette startup, née dans l’écosystème algérien, incarne l’énergie d’une jeunesse qui refuse de se laisser enfermer dans le carcan de l’État-providence. Pourtant, son succès même révèle les limites du système : pourquoi une entreprise algérienne doit-elle lever des fonds à l’étranger pour grandir ? Pourquoi l’Algérie, avec ses 50 milliards de dollars de réserves de change (en baisse), n’arrive-t-elle pas à créer un fonds souverain dédié à l’innovation ?
La réponse tient en un mot : méfiance. L’État algérien, traumatisé par les émeutes du Hirak, craint tout ce qui ressemble à une autonomisation de la société civile. D’où la nomination de Sidali Zerrouki, un technocrate des télécoms, pour superviser un secteur où l’Algérie accuse un retard abyssal (la 4G est encore un luxe dans certaines régions). Zerrouki devra arbitrer entre les besoins d’une économie numérique en plein essor et les réflexes sécuritaires d’un régime qui voit dans Internet un outil de subversion.
Et puis, il y a la question des réserves de change. Estimées à 15 mois d’importations fin 2024, elles pourraient fondre comme neige au soleil en 2025. Or, sans devises, pas de médicaments, pas de blé, pas de pièces détachées. L’Algérie est prise dans un étau : dépenser pour moderniser, ou épargner pour survivre ? La réponse, pour l’instant, est ni l’un ni l’autre. Le pays se contente de gérer la pénurie, en espérant que les cours du pétrole remontent.
—
**NOURRITURE, MÉDICAMENTS, MORTALITÉ : LES TROIS FACES DE LA VULNÉRABILITÉ**
La sécurité alimentaire est le talon d’Achille de l’Algérie. Le pays importe 50% de ses besoins en blé, et le conflit au Moyen-Orient menace de faire exploser les prix. Pendant ce temps, l’Europe s’adapte en stockant des céréales, tandis que le Soudan du Sud sombre dans la famine. L’Algérie, elle, fait semblant de ne pas voir le problème.
Pourtant, les signaux d’alerte sont là : la mortalité néonatale reste élevée, les maladies infectieuses resurgissent (comme la tuberculose), et les hôpitaux publics manquent de tout. Le système de santé algérien, autrefois un fleuron du tiers-mondisme, est aujourd’hui un champ de ruines. Les médecins fuient à l’étranger, les équipements sont vétustes, et les patients meurent faute de soins.
Pourquoi un tel décalage ? Parce que l’Algérie a cru que sa rente pétrolière la protégerait éternellement. Elle a sous-investi dans l’agriculture, négligé la recherche médicale, et laissé pourrir son système de santé. Aujourd’hui, elle paie le prix de cette négligence. Et le pire est à venir : avec le réchauffement climatique, les sécheresses vont se multiplier, et les importations de blé coûteront de plus en plus cher.
—
**LE FOOTBALL, OPIUM DU PEUPLE (MAIS AUSSI ESPOIR DE RENAISSANCE)**
L’équipe nationale d’Algérie est un miroir grossissant des contradictions du pays. Himad Abdelli jouera la CAN 2025 au Maroc, malgré les tensions diplomatiques entre les deux pays. Ibrahim Maza, jeune prodige, est courtisé par Guardiola. Petkovic, l’entraîneur, fait appel à des talents locaux après des années de méfiance envers les joueurs de la diaspora.
Le football algérien est à la fois un symbole d’unité et un terrain de lutte. D’un côté, il fédère une nation fracturée, donne de l’espoir à une jeunesse désœuvrée, et exporte des talents (comme Riyad Mahrez ou Ismaël Bennacer). De l’autre, il reflète les travers du système : clientélisme, corruption, et une gestion erratique des clubs.
Pourtant, le football algérien a un potentiel énorme. Avec une meilleure gouvernance, il pourrait devenir un levier économique (comme au Maroc, où les clubs sont cotés en Bourse). Mais pour cela, il faudrait briser le monopole des « barons » du sport, ces oligarques proches du pouvoir qui pillent les clubs sans rien investir.
—
**LITTÉRATURE ET CULTURE : RÉÉCRIRE L’HISTOIRE, OUBLIER LA CENSURE**
La littérature algérienne est en pleine effervescence. Les Enfants de la Juive, La Petite Kabyle, les célébrations de Yennayer… Ces œuvres et ces événements montrent une Algérie qui revisite son histoire, réhabilite ses langues (arabe, berbère, français), et assume ses multiples identités.
Pourtant, cette liberté créative reste fragile. La censure rôde, surtout quand il s’agit de toucher à des sujets sensibles (la guerre civile des années 1990, la corruption, la place de l’islam). Hasna El Becharia, la « rockeuse du désert », est morte en 2024, laissant derrière elle un héritage musical subversif. Mais combien d’artistes algériens ont dû s’exiler pour créer librement ?
La culture algérienne est un champ de bataille. D’un côté, une jeunesse qui veut tourner la page du conservatisme. De l’autre, un pouvoir qui instrumentalise l’art pour servir sa propagande. Le festival Assalamalekoum, entre l’Algérie et la Mauritanie, montre que la culture peut être un pont. Mais pour combien de temps ?
—
**DIPLOMATIE : ENTRE LA CHINE, L’UE ET LES VIEUX DÉMONS FRANÇAIS**
L’Algérie joue un jeu dangereux sur la scène internationale. Elle courtise la Chine (qui supprime les droits de douane pour 53 pays africains), tout en négociant avec l’UE (qui cherche des partenaires après le traité avec le Mercosur). Mais elle reste prisonnière de son histoire avec la France.
La visite de Darmanin à Alger en mars 2024 a relancé les discussions sur la sécurité et l’immigration. Officiellement, c’est un signe de réchauffement. Officieusement, c’est une preuve de faiblesse : l’Algérie a besoin de la France pour lutter contre les trafics, tandis que Paris a besoin d’Alger pour contrôler les flux migratoires.
Pourtant, l’Algérie refuse de se laisser enfermer dans le rôle de « gendarme de l’Europe ». Elle veut diversifier ses partenariats, mais sans froisser personne. Résultat : elle tergiverse. Les zones de libre-échange au Maghreb et au Sahel, promises par Tebboune, ressemblent à un « pipeau », comme le dit un analyste. Parce que l’Algérie n’a pas les moyens de ses ambitions.
—
**SPORT ET SÉCURITÉ : LES DEUX VISAGES DE L’ALGÉRIE MODERNE**
Les Jeux paralympiques 2026, les Mondiaux d’athlétisme 2025, la CAN 2025… L’Algérie brille sur la scène sportive. Mais derrière les médailles, il y a une réalité moins reluisante : un pays où le sport est à la fois un exutoire et un outil de contrôle.
Le sport algérien souffre des mêmes maux que le