—
L’Algérie se trouve aujourd’hui au cœur d’une tension féconde, où les héritages postcoloniaux, les urgences climatiques et les ambitions géostratégiques s’entrechoquent dans un même mouvement. Les actualités récentes, loin d’être des îlots disjoints, dessinent les contours d’un pays en quête d’un nouveau récit national – un récit qui oscille entre la réaffirmation de sa puissance historique et l’invention d’un modèle de développement post-hydrocarbures. Ce qui frappe, c’est la coexistence de deux temporalités : celle, immédiate, des contrats gaziers et des classements militaires, et celle, plus lente mais tout aussi déterminante, des infrastructures numériques, de la recherche médicale et de l’entrepreneuriat juvénile. L’Algérie joue simultanément sur plusieurs échiquiers, comme si elle cherchait à compenser les fragilités structurelles de son économie par une diversification tous azimuts. Mais cette stratégie, aussi audacieuse soit-elle, révèle des contradictions profondes : comment concilier une souveraineté énergétique adossée aux multinationales avec une souveraineté technologique encore balbutiante ? Comment militariser l’industrie sans étouffer l’innovation civile ? Et surtout, comment transformer une jeunesse en quête de sens en acteur d’une transition écologique et numérique, alors que les institutions peinent à lui offrir un cadre ?
—
**L’énergie : le paradoxe d’une souveraineté sous influence**
L’Algérie mise sur TotalEnergies et Exxon Mobil pour « garantir [sa] souveraineté énergétique durable », selon un récent rapport. Le choix des mots est révélateur : la souveraineté ne se décrète pas, elle se négocie. En s’appuyant sur des géants occidentaux pour exploiter ses ressources, l’État algérien réactive une vieille dialectique entre dépendance et autonomie, déjà théorisée par Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre. Le gaz, hier instrument de la diplomatie tiers-mondiste (via les livraisons subventionnées aux pays africains), devient aujourd’hui un levier de realpolitik – mais à quel prix ? Les contrats signés avec Total et Exxon s’inscrivent dans une logique de rent-seeking rénovée, où l’État algérien, plutôt que de développer une filière industrielle locale, préfère capter une rente immédiate en échange d’un accès privilégié à ses réserves.
Cette stratégie n’est pas sans risques. D’abord, elle expose l’Algérie aux fluctuations des marchés internationaux, comme l’a montré la crise gazière de 2022, où les prix ont chuté après le pic post-Ukraine. Ensuite, elle perpétue une économie de la rente, où les hydrocarbures représentent encore 90 % des exportations, malgré les discours sur la diversification. Enfin, elle crée une dépendance technologique : les majors pétrolières maîtrisent les techniques d’extraction offshore et de gaz de schiste, tandis que Sonatrach, malgré ses progrès, reste en retard sur l’innovation. Le défi de la « durabilité » mentionné dans L’Événement n’est donc pas seulement écologique – il est aussi géopolitique. L’Algérie peut-elle vraiment prétendre à une souveraineté énergétique si elle externalise à des acteurs étrangers la maîtrise de ses ressources ?
—
**L’armée : puissance militaire et industrie de substitution**
L’expansion de l’industrie militaire algérienne dans trois secteurs clés (aéronautique, électronique, blindés) s’inscrit dans une double logique. D’une part, elle répond à une menace perçue : le Maroc, 28e importateur mondial d’armes et premier en Afrique, incarne une rivalité régionale qui structure depuis des décennies la politique de défense algérienne. D’autre part, elle reflète une volonté de substitution aux importations, dans la lignée des politiques d’industrialisation par substitution (ISI) des années 1970. Le complexe militaro-industriel algérien, souvent présenté comme un succès, est en réalité un cas d’école de développement par le haut : l’État investit massivement dans des secteurs stratégiques, mais sans toujours créer les externalités positives attendues pour l’économie civile.
Pourtant, cette militarisation de l’industrie pose question. D’abord, parce qu’elle absorbe des ressources colossales (le budget de la défense représente environ 10 % du PIB), qui pourraient être allouées à des secteurs plus productifs, comme la santé ou l’éducation. Ensuite, parce qu’elle risque de reproduire les travers du modèle soviétique, où l’industrie lourde étouffait l’innovation civile. Enfin, parce qu’elle entretient une culture du secret qui contraste avec les besoins de transparence d’une économie moderne. Le classement des armées africaines, où l’Algérie figure en tête, est à cet égard trompeur : une armée puissante ne fait pas nécessairement une nation prospère. La Corée du Sud, souvent citée en exemple, a su convertir son industrie militaire en un écosystème technologique civil (Samsung, Hyundai). L’Algérie en est-elle capable ?
—
**L’agriculture et la pharmacie : les maillons faibles de la résilience**
Si l’Algérie veut réduire sa dépendance aux hydrocarbures, elle doit impérativement renforcer deux secteurs vitaux : l’agriculture et la pharmacie. Or, les signaux sont alarmants. D’un côté, le changement climatique frappe l’Afrique de manière disproportionnée, menaçant les récoltes et aggravant l’insécurité alimentaire. De l’autre, l’industrie pharmaceutique algérienne, malgré des progrès, reste dépendante des importations (70 % des médicaments sont achetés à l’étranger) et des prix élevés, comme le souligne la comparaison avec l’Europe. L’inflation, attribuée en partie à des « facteurs nationaux », révèle une économie encore trop peu productive, où les pénuries et les surcoûts pèsent sur les ménages.
Le cas du paludisme est emblématique. Alors que l’Europe commence à peine à mesurer les effets du réchauffement climatique sur la santé, l’Afrique – et l’Algérie en particulier – risque une explosion de la mortalité liée aux maladies vectorielles. Pourtant, la recherche médicale algérienne, malgré des initiatives comme l’utilisation de drones pour la santé publique, manque cruellement de moyens. Comment expliquer ce paradoxe ? D’abord, par un sous-investissement chronique dans la R&D (moins de 1 % du PIB, contre 2,5 % en moyenne dans les pays émergents). Ensuite, par une fragmentation des efforts : les start-up innovantes peinent à trouver des débouchés, tandis que les laboratoires publics restent prisonniers de logiques bureaucratiques. Enfin, par une absence de synergie entre les secteurs. Pourquoi ne pas imaginer, par exemple, une filière algérienne de production de médicaments antipaludéens, adossée à une agriculture locale de plantes médicinales ? Le modèle existe (l’Inde l’a fait avec les génériques), mais il suppose une volonté politique et une coordination intersectorielle qui font défaut.
—
**La jeunesse : entre empowerment et désillusion**
L’Algérie compte 50 % de moins de 30 ans, une jeunesse qui incarne à la fois un potentiel énorme et un défi existentiel. Les récentes initiatives en faveur des jeunes – comme le trophée de « l’établissement de jeunesse modèle » ou l’accompagnement des start-up par Algeria Venture – montrent une prise de conscience : l’avenir du pays passe par sa capacité à canaliser l’énergie de cette génération. Pourtant, les obstacles sont nombreux. D’abord, le chômage des jeunes reste élevé (près de 30 %), malgré les discours sur l’entrepreneuriat. Ensuite, les infrastructures manquent cruellement : l’association Saned, qui vient en aide aux enfants trisomiques et autistes, cherche désespérément un local, symptôme d’un État qui délègue aux ONG des missions qui devraient être les siennes.
Le plus inquiétant, cependant, est le décalage entre les attentes des jeunes et les réponses institutionnelles. Les discours sur une « société civile responsable et efficace » (Hamlaoui) sonnent creux quand on sait que les associations peinent à obtenir des financements ou des autorisations. Pire, certaines initiatives sont perçues comme des tentatives de récupération politique. Le cas des compétitions inter-lycées excluant le tamazight est à cet égard révélateur : comment parler d’inclusion quand une partie de la jeunesse se sent marginalisée ? L’Algérie a besoin d’une révolution culturelle, où la jeunesse ne serait plus vue comme un problème à gérer, mais comme une solution à mobiliser.
—
**Le numérique : l’infrastructure invisible qui change tout**
Le numérique est peut-être le domaine où l’Algérie a le plus à gagner – et le plus à perdre. Les câbles sous-marins comme ViaTunisia ou ceux prévus en Afrique de l’Est montrent que le continent se dote enfin d’infrastructures critiques pour sa connectivité. Pourtant, l’Algérie reste en retrait : son retard dans le déploiement de la fibre optique et des data centers la place derrière des pays comme le Maroc ou l’Égypte. Ce retard est d’autant plus paradoxal que le pays dispose d’atouts majeurs : une jeunesse hyperconnectée, une diaspora tech qualifiée, et une position géographique stratégique entre l’Afrique et l’Europe.
Le numérique pourrait être le levier d’une diversification économique radicale. Imaginez une Algérie où les start-up locales, comme celles accompagnées par Algeria Venture, deviendraient des champions régionaux dans la fintech, la santé digitale ou l’agritech. Imaginez une administration dématérialisée, où les formalités seraient traitées en quelques clics, comme en Estonie. Imaginez une industrie pharmaceutique utilisant l’IA pour accélérer la recherche sur les maladies tropicales. Tout cela est possible – mais cela suppose une rupture avec les logiques actuelles. D’abord, il faut investir massivement dans les infrastructures (le plan « Algérie 5.0 » est un bon début, mais il manque de moyens). Ensuite, il faut former les talents : les écoles d’ingénieurs algériennes sont excellentes, mais trop peu tournées vers l’innovation. Enfin, il faut créer un écosystème favorable, où les entrepreneurs ne seraient plus étouffés par la bureaucratie ou les monopoles.
—
**L’Afrique subsaharienne : l’Algérie, puissance oubliée ?**
L’Algérie entretient avec l’Afrique subsaharienne une relation complexe, faite de solidarité historique (via le soutien aux mouvements de libération dans les années 1960-70) et de méfiance contemporaine. Les débats sur le statut du tamazight en Algérie – et son exclusion des compétitions scolaires – rappellent que la question identitaire reste un sujet explosif. Pourtant, l’Algérie a tout intérêt à se repositionner comme une puissance africaine. D’abord, parce que le marché subsaharien est en pleine croissance : les besoins en énergie, en médicaments et en technologies y sont immenses. Ensuite, parce que l’Algérie pourrait jouer un rôle de pont entre l’Afrique et l’Europe, notamment dans les domaines de la transition énergétique et de la sécurité.
Le problème, c’est que l’Algérie peine à traduire cette