Cette semaine, le théâtre algérien s’empare d’un classique de la littérature nationale. Le roman Histoire de ma vie de Fadhma Aït Mansour, figure emblématique de la culture kabyle et pionnière de l’écriture féminine en Algérie, fait l’objet d’une adaptation théâtrale présentée au public algérois. Selon El Watan, qui a révélé l’information, cette mise en scène marque une étape dans la valorisation du patrimoine littéraire local, souvent éclipsé par les productions contemporaines.
La pièce, dont la première a eu lieu récemment au Théâtre national algérien (TNA) Mahieddine-Bachtarzi, est portée par la troupe El Halqa sous la direction du metteur en scène Kamel Bouchama. Le choix de ce texte, publié en 1968 et considéré comme l’un des premiers témoignages autobiographiques d’une femme algérienne, n’est pas anodin. Fadhma Aït Mansour y retrace son parcours, de son enfance dans les montagnes kabyles à son engagement dans la résistance culturelle face à la colonisation française. Son récit, à la fois intime et politique, offre une matière riche pour le théâtre, où se mêlent mémoire collective et destin individuel.
L’adaptation scénique repose sur une approche minimaliste, privilégiant le texte et le jeu des comédiens. Les décors, épurés, évoquent tour à tour les paysages de Kabylie et les espaces clos des maisons traditionnelles, tandis que les costumes, inspirés des tenues du début du XXe siècle, ancrent la pièce dans son époque. La musique, composée par le percussionniste Mohamed Abdenour, puise dans les rythmes berbères pour accompagner les moments clés du récit. Selon des spectateurs interrogés par El Watan, cette sobriété renforce l’émotion et permet au public de se concentrer sur le verbe de l’auteure.
Le projet a bénéficié du soutien du ministère de la Culture et des Arts, qui a inscrit cette adaptation dans le cadre de la saison culturelle 2025. Le ministre Soraya Mouloudji a salué, lors d’une intervention à la radio nationale, une initiative qui « contribue à faire vivre la mémoire littéraire algérienne, notamment celle des femmes, trop souvent reléguées au second plan ». Le TNA, dirigé par le comédien et metteur en scène Mustapha Ayad, a réservé une salle pour une série de représentations jusqu’à la fin du mois, avec des séances dédiées aux lycéens et étudiants en lettres.
Cette mise en scène intervient dans un contexte où le théâtre algérien cherche à se réinventer. Après des années de domination des pièces classiques européennes ou des créations contemporaines souvent déconnectées du public local, les artistes reviennent vers des textes ancrés dans la réalité sociale et historique du pays. Histoire de ma vie s’inscrit dans cette dynamique, tout comme d’autres adaptations récentes, comme celle du roman Nedjma de Kateb Yacine, présentée en 2023 au Festival international de théâtre d’Alger.
La réception critique a été globalement positive. Dans les colonnes d’El Watan, le journaliste et critique littéraire Rachid Mokhtari souligne que cette adaptation « redonne une visibilité à un texte fondateur, tout en le rendant accessible à un public qui ne lit plus forcément ». Il note cependant que certaines scènes, notamment celles évoquant les violences coloniales, ont suscité des débats parmi les spectateurs, certains estimant qu’elles étaient trop brutales, d’autres qu’elles étaient nécessaires pour restituer la vérité historique.
Du côté des acteurs, la comédienne Nadia Kounda, qui incarne Fadhma Aït Mansour, explique dans une interview accordée à la chaîne Ennahar TV que ce rôle a été « un défi personnel et artistique ». Elle précise avoir travaillé pendant des mois sur l’accent kabyle et les expressions corporelles de l’époque, en s’appuyant sur des archives sonores et des témoignages de descendants de l’auteure. « C’est une responsabilité de porter la voix d’une femme qui a osé écrire à une époque où cela était presque interdit », confie-t-elle.
Le succès de cette adaptation pourrait ouvrir la voie à d’autres projets similaires. Plusieurs troupes algéroises ont déjà manifesté leur intérêt pour des textes de la période coloniale ou des premières décennies de l’indépendance, comme ceux d’Assia Djebar ou de Mouloud Mammeri. Le directeur du TNA, Mustapha Ayad, a annoncé que des discussions étaient en cours pour une coproduction avec des théâtres tunisiens et marocains, afin de créer un cycle de représentations maghrébines autour des grands textes de la région.
Pour le public, cette pièce est aussi l’occasion de redécouvrir une auteure dont l’œuvre, bien que célébrée par les spécialistes, reste méconnue du grand public. Les librairies d’Alger et de Tizi Ouzou ont d’ailleurs constaté une hausse des ventes de Histoire de ma vie depuis l’annonce de l’adaptation théâtrale. À la librairie El Ibriz à Alger, le gérant explique que « les jeunes, en particulier, viennent chercher le livre après avoir vu la pièce ou en avoir entendu parler sur les réseaux sociaux ».
Cette dynamique montre que le théâtre peut jouer un rôle clé dans la transmission de la littérature algérienne, en la rendant vivante et actuelle. Alors que les débats sur l’identité culturelle et la mémoire historique occupent une place centrale dans le débat public, des initiatives comme celle-ci rappellent que les textes du passé peuvent encore parler au présent. Reste à savoir si cette tendance se confirmera dans les années à venir, ou si elle restera un phénomène isolé. Une chose est sûre : pour l’instant, Fadhma Aït Mansour a retrouvé sa place sur scène, et avec elle, une partie de l’histoire algérienne.