L’Algérie mise sur la biotechnologie marine pour diversifier son économie et renforcer son autonomie dans des domaines clés comme la santé, l’agriculture et l’environnement. Selon un récent rapport publié par El Watan, ce secteur émergent absorbe déjà un tiers des ressources allouées à la recherche et au développement, signe d’une volonté politique et scientifique de positionner le pays comme un acteur régional dans ce domaine.
Une filière en pleine expansion
La biotechnologie marine, qui exploite les organismes et les ressources des écosystèmes marins pour des applications industrielles et médicales, connaît un essor notable en Algérie. Le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, en collaboration avec des centres comme le Centre de recherche et de développement des biotechnologies (CRDB) et l’Institut national des sciences de la mer et de l’aquaculture (INSMA), pilote plusieurs projets visant à valoriser les richesses de la Méditerranée et du littoral saharien.
Parmi les axes prioritaires figurent la production de molécules bioactives pour l’industrie pharmaceutique, le développement de biofertilisants à partir d’algues, et la mise au point de procédés de bioremédiation pour dépolluer les zones côtières. El Watan souligne que ces initiatives s’inscrivent dans une stratégie plus large de transition vers une économie verte, en phase avec les objectifs du Plan national de développement 2025-2030.
La santé, principal bénéficiaire
Le secteur de la santé capte à lui seul 33 % des investissements consacrés à la biotechnologie marine en Algérie. Les chercheurs algériens travaillent notamment sur l’extraction de composés anticancéreux et anti-inflammatoires à partir d’éponges marines, de coraux et de microalgues. Un projet mené par l’Université d’Oran 1 Ahmed Ben Bella, en partenariat avec des laboratoires européens, a permis d’identifier plusieurs molécules prometteuses pour le traitement de maladies chroniques.
Par ailleurs, l’Agence nationale de développement de la recherche en santé (ANDRS) finance des études sur les propriétés antivirales de certaines algues locales, une piste explorée dans le cadre de la lutte contre les maladies infectieuses. Ces travaux pourraient réduire la dépendance de l’Algérie aux importations de médicaments, un enjeu crucial alors que le pays dépense chaque année des milliards de dinars pour l’achat de produits pharmaceutiques à l’étranger.
Défis logistiques et cadre réglementaire
Malgré ces avancées, le secteur fait face à plusieurs obstacles. Les infrastructures de recherche restent inégalement réparties sur le territoire, avec une concentration des moyens dans les wilayas côtières comme Alger, Oran et Annaba. Les chercheurs algériens pointent également le manque de coordination entre les institutions publiques et le secteur privé, ainsi que la lenteur des procédures administratives pour l’obtention de financements.
Un autre défi concerne la réglementation. Contrairement à des pays comme la Tunisie ou le Maroc, l’Algérie ne dispose pas encore d’un cadre juridique spécifique pour la biotechnologie marine, ce qui freine les investissements étrangers et les partenariats internationaux. Le ministère de l’Environnement et des Énergies renouvelables a annoncé en 2024 la création d’une commission chargée d’élaborer une loi sur la biosécurité et la propriété intellectuelle, mais les travaux n’ont pas encore abouti.
Perspectives industrielles et emploi
Les retombées économiques de la biotechnologie marine pourraient être significatives. Selon une étude du Centre national d’études et d’analyses pour la planification (CNEAP), le marché mondial des produits issus de la biotechnologie marine devrait atteindre 6,5 milliards de dollars d’ici 2027. L’Algérie, avec ses 1 200 kilomètres de côtes et sa biodiversité marine encore peu exploitée, dispose d’un potentiel important pour capter une partie de cette valeur.
Plusieurs startups algériennes, comme BioMarine Algérie et AlgaeTech, commencent à émerger dans ce secteur. Elles se spécialisent dans la culture d’algues à haute valeur ajoutée, la production de cosmétiques naturels et la fabrication de compléments alimentaires. Ces entreprises, souvent issues de projets universitaires, bénéficient de dispositifs d’accompagnement comme le Fonds national de la recherche scientifique et du développement technologique (FNRSDT).
Sur le plan de l’emploi, la filière pourrait créer des milliers de postes qualifiés, notamment dans les domaines de la R&D, de la production et du contrôle qualité. Les universités algériennes ont d’ailleurs renforcé leurs formations en biotechnologie, avec la création de masters spécialisés à l’Université des sciences et de la technologie Houari Boumediene (USTHB) et à l’Université de Mostaganem.
Coopération internationale et enjeux géopolitiques
L’Algérie collabore avec plusieurs pays pour accélérer le développement de sa biotechnologie marine. Des accords ont été signés avec la France, l’Italie et l’Espagne pour des programmes de recherche conjoints, notamment sur la valorisation des déchets marins et la lutte contre la pollution plastique. Un partenariat avec la Chine, annoncé en 2023, vise à transférer des technologies de culture d’algues à grande échelle.
Ces coopérations s’inscrivent dans une dynamique plus large de positionnement de l’Algérie comme hub régional pour les biotechnologies. Le pays organise depuis 2022 le Salon international des biotechnologies marines (SIBM), qui attire des investisseurs et des chercheurs du monde entier. La prochaine édition, prévue en novembre 2025 à Alger, devrait mettre l’accent sur les applications industrielles et les opportunités de financement participatif pour les startups locales.
Un secteur stratégique pour l’autonomie nationale
La biotechnologie marine représente bien plus qu’une niche scientifique pour l’Algérie. Elle s’inscrit dans une stratégie d’autonomie stratégique, notamment dans les domaines de la santé et de l’agroalimentaire. En réduisant sa dépendance aux importations de médicaments et d’engrais chimiques, le pays pourrait réaliser des économies substantielles tout en améliorant sa balance commerciale.
Les autorités algériennes semblent conscientes de ces enjeux. Lors d’une récente visite à l’INSMA, le ministre de l’Enseignement supérieur, Kamel Baddari, a insisté sur la nécessité d’accélérer la transformation des résultats de la recherche en produits commercialisables. Il a également annoncé la création d’un incubateur dédié aux biotechnologies marines, qui devrait voir le jour à Oran d’ici fin 2025.
Si les défis restent nombreux, la biotechnologie marine offre à l’Algérie une opportunité unique de diversifier son économie tout en répondant aux défis environnementaux et sanitaires du XXIe siècle. Reste à savoir si les moyens financiers et humains seront à la hauteur des ambitions affichées.