En mai 2022, le quotidien français Le Monde publiait une enquête intitulée « En Algérie, les drames encore invisibles des féminicides ». Deux ans plus tard, les chiffres et les témoignages recueillis par les associations locales confirment une réalité persistante : les meurtres de femmes en raison de leur genre restent largement sous-estimés, voire niés, par les institutions algériennes.
Des statistiques absentes, des vies effacées
Aucun organisme officiel algérien ne publie de données exhaustives sur les féminicides. Le ministère de l’Intérieur et la Gendarmerie nationale ne communiquent pas de bilans annuels, contrairement à des pays comme la France ou l’Espagne, où ces crimes sont recensés et analysés. Les seules sources disponibles proviennent d’associations comme Femmes Algériennes pour un Changement vers l’Égalité (FACE) ou Tharwa N’Fadhma N’Soumer, qui compilent les cas signalés dans la presse ou par les familles.
Selon FACE, au moins 45 femmes ont été tuées par leur conjoint, ex-conjoint ou un membre de leur famille en 2023. Un chiffre probablement sous-évalué, car de nombreux meurtres sont présentés comme des « drame familiaux » ou des « suicides » sans enquête approfondie. Le Monde citait en 2022 le cas de Samia, 28 ans, retrouvée pendue dans sa chambre à Blida. La famille a immédiatement évoqué un suicide, mais des voisins ont rapporté des cris et des coups la veille. Aucune autopsie n’a été réalisée.
Un cadre juridique insuffisant
L’Algérie a adopté en 2015 une loi criminalisant les violences faites aux femmes, incluant les violences conjugales et le harcèlement. Pourtant, son application reste limitée. Les peines prévues pour les féminicides – jusqu’à la perpétuité en cas de préméditation – sont rarement prononcées. En 2023, sur les 45 cas documentés par FACE, seuls 12 ont abouti à une condamnation pour meurtre, les autres étant requalifiés en « homicide involontaire » ou « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner ».
Les avocates et militantes pointent du doigt les lacunes du système judiciaire. Me Nadia Aït Zai, fondatrice du Centre d’information et de documentation sur les droits de l’enfant et de la femme (CIDDEF), explique : « Les juges invoquent souvent des circonstances atténuantes, comme la provocation ou l’honneur familial, pour réduire les peines. La notion de féminicide, qui reconnaît la dimension genrée du crime, n’existe pas dans le code pénal algérien. »
La pression sociale et le silence des médias
Les familles des victimes hésitent à porter plainte, par peur du scandale ou par résignation. Dans une société où le divorce est encore stigmatisé, certaines préfèrent étouffer l’affaire plutôt que d’affronter les regards. El Watan rapportait en 2023 le témoignage d’une mère de Tlemcen, dont la fille avait été poignardée par son mari : « On nous a dit de ne pas en parler, pour ne pas salir la mémoire de notre fille. Comme si c’était elle la coupable. »
Les médias algériens, quant à eux, couvrent rarement ces affaires sous l’angle des violences de genre. Les féminicides sont souvent relégués aux faits divers, sans analyse des causes structurelles. Liberté et El Khabar ont publié des reportages sur le sujet, mais les chaînes de télévision publiques, comme l’ENTV, évitent le terme « féminicide », lui préférant des formulations neutres comme « drame conjugal ».
Les associations en première ligne
Face à l’inaction des pouvoirs publics, les associations tentent de briser le silence. Tharwa N’Fadhma N’Soumer organise des campagnes de sensibilisation dans les universités et les quartiers populaires. Son coordinateur, Kamel Daoud, souligne : « Nous formons des bénévoles pour accompagner les victimes et leurs familles dans les démarches judiciaires. Mais sans soutien institutionnel, notre impact reste limité. »
En 2023, l’association a lancé une pétition exigeant la création d’un observatoire national des féminicides, sur le modèle de celui mis en place en Tunisie. Plus de 15 000 signatures ont été recueillies, mais le ministère de la Solidarité nationale n’a pas donné suite.
Un appel à l’État et à la société
Les militantes réclament des mesures concrètes : la formation des policiers et des magistrats aux violences de genre, la création de refuges pour les femmes en danger, et surtout, la reconnaissance officielle des féminicides. « Il faut nommer les choses pour les combattre », insiste Me Aït Zai. « Tant que l’État algérien refusera de voir ces crimes pour ce qu’ils sont, les femmes continueront de mourir en silence. »
En attendant, les familles des victimes, comme celle de Chahinez Daoud – brûlée vive par son ex-mari en 2021 à Tiaret – se battent pour que justice soit rendue. Son frère, interrogé par Le Matin, déclarait récemment : « On nous a dit que c’était un accident. Mais tout le monde sait ce qui s’est passé. On veut juste que son nom ne soit pas oublié. »