La visite récente du ministre français de l’Intérieur Gérald Darmanin à Alger marque un tournant dans les relations bilatérales entre l’Algérie et la France. Cette rencontre, confirmée par des sources diplomatiques algériennes et françaises, a permis d’aborder la question migratoire avec une approche pragmatique, loin des tensions passées. Selon le communiqué conjoint publié par le ministère algérien des Affaires étrangères, les deux pays ont convenu de « renforcer leur coopération pour une gestion ordonnée et humaine des flux migratoires ».
Les discussions ont porté sur plusieurs axes concrets. D’abord, la lutte contre les réseaux de passeurs, un fléau qui touche les deux rives de la Méditerranée. Alger a insisté sur la nécessité de démanteler ces organisations criminelles, responsables de drames humains et de trafics en tout genre. La France, de son côté, a proposé un renforcement des moyens techniques et logistiques pour les services de sécurité algériens, notamment en matière de surveillance des frontières. Une source proche des négociations a indiqué à Africaradio que des « premiers résultats » avaient déjà été enregistrés, sans donner plus de détails.
Un autre volet important concerne le retour des migrants en situation irrégulière. La France a demandé à l’Algérie de faciliter les procédures de réadmission, une demande qui avait jusqu’ici suscité des réticences de la part d’Alger. Selon Le Courrier de l’Atlas, les deux parties auraient trouvé un terrain d’entente, avec des engagements mutuels : la France s’engage à accélérer les procédures de régularisation pour les Algériens en situation régulière, tandis que l’Algérie accepte de reprendre ses ressortissants en situation irrégulière, sous certaines conditions. Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a souligné que cette coopération devait se faire « dans le respect des droits humains et de la dignité des personnes concernées ».
Une coopération sécuritaire renforcée
La question migratoire s’inscrit dans un cadre plus large de coopération sécuritaire entre les deux pays. Lors de sa visite, Gérald Darmanin a annoncé la reprise d’une « coopération sécuritaire de très haut niveau », selon Le Dauphiné Libéré. Cette reprise intervient après des années de tensions, notamment liées à la question mémorielle et aux visas. Le ministre français a précisé que les échanges porteraient sur la lutte contre le terrorisme, le crime organisé et la cybercriminalité. Une source au sein de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) a confirmé que des réunions techniques avaient déjà eu lieu pour préparer la mise en œuvre de ces accords.
La coopération en matière de renseignement est également au cœur des discussions. Alger et Paris partagent des préoccupations communes, notamment en ce qui concerne les mouvements djihadistes au Sahel et leurs ramifications en Europe. Selon La Nouvelle Revue Politique, les services de renseignement algériens (DRS) et français (DGSE) auraient repris des échanges réguliers, après une période de méfiance mutuelle. Cette reprise s’inscrit dans un contexte régional marqué par l’instabilité en Libye et au Sahel, où l’Algérie joue un rôle clé en matière de stabilité.
Les enjeux économiques en toile de fond
Si la question migratoire et sécuritaire domine les discussions, les enjeux économiques ne sont pas absents. La France reste un partenaire commercial majeur pour l’Algérie, avec des échanges dépassant les 10 milliards de dollars par an. Selon Afrik, les deux pays ont identifié six piliers pour relancer leur partenariat économique, dont l’énergie, les infrastructures et les nouvelles technologies. Le géant énergétique algérien SONATRACH et le français TotalEnergies ont d’ailleurs signé récemment un accord pour le développement de projets communs dans le domaine des énergies renouvelables.
Cependant, les défis restent nombreux. L’Algérie, qui dépend largement de ses exportations d’hydrocarbures, cherche à diversifier son économie et à attirer des investissements étrangers. La France, de son côté, souhaite sécuriser ses approvisionnements énergétiques, dans un contexte marqué par la guerre en Ukraine et les tensions géopolitiques. Une source au ministère algérien de l’Énergie a indiqué que les discussions portaient également sur la modernisation des infrastructures gazières, essentielles pour les exportations vers l’Europe.
Une relation en reconstruction
Cette relance de la coopération entre Alger et Paris intervient après des années de relations tendues, marquées par des crises diplomatiques et des malentendus. En 2021, la décision de la France de réduire de moitié le nombre de visas accordés aux Algériens avait provoqué une vive réaction d’Alger, qui avait rappelé son ambassadeur à Paris. Depuis, les deux pays ont multiplié les gestes d’apaisement, avec notamment la visite du président français Emmanuel Macron en Algérie en août 2022, suivie de celle du président algérien Abdelmadjid Tebboune en France en 2023.
Selon un diplomate algérien cité par El Watan, cette reprise du dialogue s’explique par une « volonté commune de tourner la page des tensions passées ». Pour Alger, la France reste un partenaire incontournable, tant sur le plan économique que sécuritaire. Pour Paris, l’Algérie est un acteur clé en Afrique du Nord et au Sahel, une région où la France cherche à maintenir son influence. Les deux pays semblent désormais déterminés à construire une relation plus stable, basée sur des intérêts mutuels.
Les défis à venir
Malgré ces avancées, plusieurs défis persistent. La question mémorielle, notamment celle liée à la colonisation et à la guerre d’indépendance, reste un sujet sensible. En 2022, Emmanuel Macron avait reconnu la responsabilité de la France dans l’assassinat du militant algérien Ali Boumendjel, un geste symbolique qui avait été salué par Alger. Cependant, d’autres dossiers, comme celui des archives coloniales ou des disparus de la guerre d’Algérie, restent en suspens.
Sur le plan migratoire, la mise en œuvre des accords conclus entre Darmanin et ses homologues algériens sera scrutée de près. Les associations de défense des droits des migrants, comme le Collectif des familles de disparus en Algérie (CFDA), ont déjà exprimé leurs inquiétudes quant à d’éventuelles violations des droits humains dans le cadre des procédures de réadmission. Alger devra veiller à ce que ces opérations se déroulent dans le respect des conventions internationales.
Enfin, la stabilité régionale reste un enjeu majeur. La crise en Libye, les tensions au Sahel et le conflit israélo-palestinien pourraient affecter les relations entre l’Algérie et la France. Alger, qui entretient des liens étroits avec les pays du Maghreb et du Machrek, pourrait être amené à jouer un rôle de médiation, notamment dans le dossier palestinien. La France, quant à elle, devra composer avec les positions parfois divergentes de ses partenaires européens sur ces questions.
La relance de la coopération entre Alger et Paris est un signe encourageant pour les deux pays, mais elle devra être consolidée par des actions concrètes et une volonté politique durable. Les prochains mois seront décisifs pour mesurer l’impact réel de ces accords sur le terrain.