La vieille ville de Constantine, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1982, fait l’objet d’un vaste programme de réhabilitation lancé récemment par les autorités locales. Ce projet, piloté par la wilaya en collaboration avec le ministère de la Culture et des Arts, vise à redonner son lustre à ce quartier historique tout en le préparant à accueillir davantage de visiteurs nationaux et internationaux.
Un patrimoine en péril
Les ruelles sinueuses de la vieille ville, ses maisons ottomanes et ses palais mauresques souffrent depuis des décennies de négligence. Selon un rapport publié en 2023 par l’Office national de gestion et d’exploitation des biens culturels protégés (OGEBC), près de 30% des bâtiments historiques de Constantine présentent un état de dégradation avancé. Les effondrements partiels, l’humidité et l’absence d’entretien régulier menacent ce patrimoine unique.
Le maire de Constantine, Abdelhak Saihi, a déclaré lors d’une conférence de presse en février 2026 que « la réhabilitation de la vieille ville n’est pas seulement une question de préservation du patrimoine, mais aussi une opportunité économique pour la ville ». Il a souligné que ce projet s’inscrit dans une stratégie plus large de développement touristique pour la région.
Un plan en trois phases
Le programme de réhabilitation, dont le coût est estimé à plus de 5 milliards de dinars, se déroule en trois phases. La première phase, déjà entamée, concerne la consolidation des structures les plus fragiles. Des équipes d’architectes et d’ingénieurs spécialisés dans la restauration du patrimoine travaillent actuellement sur une vingtaine de bâtiments, dont la mosquée Souk El Ghezal et le palais d’Ahmed Bey.
La deuxième phase prévoit la rénovation des infrastructures de base : réseaux d’assainissement, électricité, et voirie. Selon des sources proches du projet, cette étape devrait s’achever d’ici fin 2026. Enfin, la troisième phase portera sur l’aménagement des espaces publics et la mise en valeur des sites touristiques, avec la création de parcours piétons et l’installation d’éclairages adaptés.
Des retombées économiques attendues
Les autorités misent sur ce projet pour dynamiser l’économie locale. Selon une étude réalisée par le Centre national d’études et d’analyses pour la planification (CNEAP), la réhabilitation de la vieille ville pourrait générer plus de 2 000 emplois directs et indirects dans les secteurs du tourisme, de l’artisanat et de la restauration. Le directeur du CNEAP, Mohamed Benabdelkader, a indiqué que « chaque dinar investi dans la restauration du patrimoine génère en moyenne 3 dinars de retombées économiques ».
Plusieurs investisseurs privés ont déjà manifesté leur intérêt pour le projet. Le groupe hôtelier El Aurassi, en partenariat avec des opérateurs locaux, envisage la création d’une unité d’hébergement de charme dans un bâtiment historique rénové. De son côté, l’Office national du tourisme (ONT) travaille sur un circuit touristique intégrant la vieille ville, le pont Sidi M’Cid et le palais d’Ahmed Bey.
Défis et controverses
Malgré l’enthousiasme des autorités, le projet suscite des interrogations parmi les habitants et les experts. Certains craignent que la rénovation ne conduise à une gentrification du quartier, chassant les populations locales au profit d’investisseurs extérieurs. Le sociologue et spécialiste des villes algériennes, Ahmed Benyahia, met en garde : « Il est crucial que la réhabilitation profite d’abord aux Constantinois. Sinon, nous risquons de reproduire les erreurs commises dans d’autres villes, où le patrimoine est devenu un produit de consommation pour touristes fortunés. »
Un autre défi concerne la préservation de l’authenticité des lieux. Plusieurs associations locales, comme « Sauvons la vieille ville de Constantine », militent pour que les techniques de restauration traditionnelles soient privilégiées. Elles ont obtenu gain de cause sur certains points, comme l’utilisation de la pierre de taille locale et des enduits à la chaux, plutôt que des matériaux modernes.
Un modèle pour d'autres villes
Le projet de Constantine pourrait servir d’exemple pour d’autres villes algériennes confrontées aux mêmes défis. La Casbah d’Alger, classée elle aussi au patrimoine mondial de l’UNESCO, fait l’objet d’un programme similaire, bien que plus complexe en raison de sa densité urbaine. Selon L’Algérie Aujourd’hui, les travaux de restauration de la Casbah avancent à un rythme soutenu, avec un accent particulier mis sur la qualité et le respect des délais.
À Tlemcen, un autre site historique majeur, les autorités locales envisagent de s’inspirer du modèle constantinois pour lancer leur propre programme de réhabilitation. Le wali de Tlemcen, Abdelkader Bouazgui, a récemment déclaré que « l’expérience de Constantine montre qu’il est possible de concilier préservation du patrimoine et développement économique ».
Vers une nouvelle dynamique touristique
La réhabilitation de la vieille ville de Constantine s’inscrit dans une stratégie nationale visant à diversifier l’offre touristique algérienne. Selon les chiffres de l’ONT, le tourisme culturel représente actuellement moins de 20% des arrivées touristiques en Algérie, contre plus de 50% en Tunisie et au Maroc. Le ministre du Tourisme et de l’Artisanat, Hacène Mermouri, a fixé comme objectif d’atteindre 30% d’ici 2030.
Pour y parvenir, le gouvernement mise sur plusieurs leviers, dont la formation des professionnels du secteur. L’École nationale supérieure du tourisme et de l’hôtellerie (ENSTH) de Tizi Ouzou a récemment lancé un nouveau cursus spécialisé dans la gestion des sites patrimoniaux. Son directeur, Kamel Bouzid, explique que « les besoins en compétences spécifiques sont énormes. Nous formons des jeunes capables de travailler sur des projets comme celui de Constantine, en alliant expertise technique et sensibilité patrimoniale ».
Un avenir à construire
Alors que les premiers résultats des travaux commencent à être visibles, les Constantinois attendent avec impatience la réouverture complète de leur vieille ville. Pour beaucoup, ce projet représente bien plus qu’une simple opération de rénovation : c’est une occasion de se réapproprier un patrimoine qui fait partie intégrante de leur identité.
Les prochains mois seront décisifs pour évaluer la réussite du projet. Si les objectifs sont atteints, Constantine pourrait bien devenir un modèle de gestion du patrimoine urbain en Algérie, démontrant qu’il est possible de concilier préservation, développement économique et inclusion sociale. Une équation complexe, mais dont les enjeux dépassent largement les frontières de la ville des ponts suspendus.