La visite officielle d’Abdelmadjid Tebboune en Turquie, qui s’est déroulée cette semaine, marque une étape significative dans le rapprochement entre Alger et Ankara. Le président algérien a été reçu par son homologue turc Recep Tayyip Erdoğan pour trois jours de discussions centrées sur la coopération économique, militaire et énergétique. Cette rencontre intervient dans un contexte où les deux pays cherchent à consolider leur partenariat face aux tensions régionales et aux recompositions géopolitiques.
Des accords économiques et industriels en tête d’affiche
Selon l’agence Anadolu, les deux chefs d’État ont signé une série d’accords visant à renforcer les échanges commerciaux, déjà en hausse ces dernières années. Les secteurs prioritaires incluent l’industrie de défense, les infrastructures et les énergies renouvelables. La Turquie, qui a vu ses exportations vers l’Algérie augmenter de 30 % en 2025 selon les données du ministère turc du Commerce, mise sur ce partenariat pour contourner les barrières douanières européennes et accéder aux marchés africains via l’Algérie.
Parmi les projets phares, la construction d’une usine de production de drones en Algérie, en collaboration avec la société turque Baykar, a été évoquée. D’après Le Matin d’Algérie, cette initiative s’inscrit dans la stratégie algérienne de diversification de son industrie militaire, traditionnellement dépendante des fournisseurs russes et chinois. La Turquie, qui a déjà livré des drones Bayraktar TB2 à l’Algérie en 2024, pourrait ainsi devenir un partenaire clé dans ce domaine.
Une coopération énergétique en expansion
L’énergie a également occupé une place centrale dans les discussions. La société algérienne SONATRACH et son homologue turque BOTAŞ ont signé un protocole d’accord pour l’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) vers la Turquie. Selon tsa-algerie.com, cet accord prévoit une augmentation des livraisons de gaz algérien, déjà en hausse depuis 2023, pour répondre aux besoins croissants d’Ankara. La Turquie, qui importe près de 50 % de son gaz de Russie, cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement, et l’Algérie, avec ses réserves estimées à 2 500 milliards de mètres cubes, représente un partenaire stratégique.
Par ailleurs, les deux pays ont discuté de la possibilité de développer des projets communs dans les énergies renouvelables, notamment l’hydrogène vert. La Turquie, qui ambitionne de produire 10 gigawatts d’hydrogène vert d’ici 2035, voit en l’Algérie un partenaire potentiel pour la production et l’exportation de cette énergie vers l’Europe. Algerie Patriotique souligne que cette coopération pourrait positionner l’Algérie comme un acteur majeur dans la transition énergétique méditerranéenne.
Un alignement géopolitique face aux crises régionales
La visite de Tebboune en Turquie s’inscrit dans un contexte de rapprochement géopolitique entre les deux pays. Alger et Ankara partagent une vision commune sur plusieurs dossiers régionaux, notamment la crise en Libye et le conflit au Sahara occidental. Selon Anadolu Ajansı, les deux présidents ont réaffirmé leur soutien à une solution politique en Libye, excluant toute intervention militaire étrangère. La Turquie, qui a joué un rôle clé dans le soutien au gouvernement d’union nationale (GNA) en 2020, et l’Algérie, qui prône une approche diplomatique, semblent coordonner leurs positions pour stabiliser le pays.
Sur le dossier du Sahara occidental, la Turquie a réitéré son soutien à la position algérienne, qui défend le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui. Cette convergence de vues contraste avec les tensions entre l’Algérie et le Maroc, qui a récemment renforcé ses liens avec Israël et les États-Unis. Jeune Afrique note que ce rapprochement avec Ankara permet à Alger de contrebalancer l’influence marocaine dans la région, tout en diversifiant ses alliances au-delà de ses partenaires traditionnels.
Des retombées pour l’économie algérienne
Les retombées économiques de ce partenariat pourraient être significatives pour l’Algérie. Selon les données de la Banque d’Algérie, les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint 4,5 milliards de dollars en 2025, en hausse de 20 % par rapport à 2024. La Turquie, qui est le troisième partenaire commercial de l’Algérie après la Chine et la France, pourrait devenir un acteur clé dans la diversification de l’économie algérienne, notamment dans les secteurs de la construction, de l’agroalimentaire et des technologies.
Cependant, certains observateurs soulignent les défis à relever. El Watan rappelle que les entreprises turques, souvent plus compétitives que leurs homologues algériennes, pourraient dominer certains marchés locaux, au détriment des acteurs nationaux. Pour éviter une dépendance excessive, le gouvernement algérien insiste sur la nécessité de renforcer les capacités industrielles locales et d’encourager les transferts de technologie.
Une visite scrutée par les partenaires traditionnels
La visite de Tebboune en Turquie n’est pas passée inaperçue auprès des partenaires traditionnels de l’Algérie. La France, qui cherche à relancer le dialogue avec Alger après des années de tensions, a suivi de près les annonces faites à Ankara. Selon RFI, la visite de Laurent Nuñez, secrétaire d’État français aux Affaires européennes, à Alger la semaine dernière, s’inscrit dans cette dynamique. Paris craint que le rapprochement entre Alger et Ankara ne marginalise son influence en Afrique du Nord, d’autant que la Turquie a déjà renforcé ses positions en Tunisie et en Libye.
De son côté, la Russie, principal fournisseur d’armes de l’Algérie, observe avec attention l’évolution de ce partenariat. Moscou, qui a vu ses livraisons d’armes à l’Algérie augmenter de 40 % en 2025 selon le SIPRI, pourrait être concurrencé par la Turquie dans le domaine de la défense. Cependant, Sputnik Afrique souligne que la Russie reste un partenaire incontournable pour l’Algérie, notamment dans les secteurs de l’énergie et de la coopération militaire.
Prochaines étapes : vers une alliance stratégique ?
Les déclarations communes des deux présidents laissent entrevoir une volonté de transformer ce partenariat en une alliance stratégique. Erdoğan a évoqué la création d’un « conseil de coopération de haut niveau » pour superviser les projets communs, tandis que Tebboune a insisté sur la nécessité de « donner un contenu concret » à cette relation. Selon Le Matin d’Algérie, les prochains mois pourraient voir la signature de nouveaux accords dans les domaines de la santé, de l’éducation et des technologies de l’information.
Pour l’Algérie, ce rapprochement avec la Turquie s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification de ses alliances, après des décennies de dépendance vis-à-vis de la France et de la Russie. En renforçant ses liens avec Ankara, Alger cherche à se positionner comme un acteur incontournable en Méditerranée et en Afrique, tout en réduisant sa vulnérabilité face aux pressions extérieures. Reste à savoir si ce partenariat résistera aux défis économiques et géopolitiques à venir.