Le président Abdelmadjid Tebboune a lancé cette semaine un appel direct aux jeunes Algériens de la diaspora souffrant de « pauvreté extrême » à l’étranger, les invitant à rentrer au pays pour y développer leurs projets. Dans une déclaration relayée par La Voix du Nord, il a ciblé particulièrement les entrepreneurs et les porteurs de compétences dans des secteurs stratégiques, évoquant des « opportunités concrètes » pour ceux qui souhaiteraient s’installer en Algérie.
Cette annonce intervient alors que le gouvernement algérien multiplie les dispositifs pour attirer les investissements et les talents de l’étranger, dans un contexte économique marqué par la nécessité de diversifier les revenus hors hydrocarbures. Les chiffres du ministère de l’Industrie et des Mines indiquent que les transferts de fonds de la diaspora algérienne ont atteint 2,3 milliards de dollars en 2025, un montant en hausse de 12% par rapport à 2024, mais largement inférieur à ceux d’autres pays maghrébins comme le Maroc (8,5 milliards) ou la Tunisie (4,8 milliards).
Une stratégie économique ciblée sur les compétences
Pour les entrepreneurs algériens établis à l’étranger, la proposition de Tebboune s’inscrit dans une politique plus large de facilitation des retours. Le ministère de l’Économie de la Connaissance et des Startups a annoncé en début d’année la création d’un fonds de 50 millions de dollars dédié aux projets portés par la diaspora, avec des prêts à taux zéro pour les trois premières années. Ce fonds s’ajoute aux mesures fiscales déjà en place, comme l’exonération totale de l’impôt sur les bénéfices pendant cinq ans pour les entreprises créées par des rapatriés.
Les secteurs prioritaires identifiés par ce dispositif incluent les technologies vertes, l’agroalimentaire, le numérique et les énergies renouvelables. Selon le ministre de l’Énergie, Mohamed Arkab, l’Algérie vise 30% de couverture énergétique via les énergies renouvelables d’ici 2030, un objectif qui nécessite l’apport de compétences étrangères et locales complémentaires. Les entrepreneurs de la diaspora spécialisés dans les panneaux solaires ou les systèmes de stockage d’énergie pourraient ainsi trouver un marché porteur.
Les freins à lever pour les rapatriés
Malgré ces annonces, plusieurs obstacles persistent pour les jeunes Algériens de l’étranger souhaitant s’installer. Le coût du logement à Alger, Tunis ou Oran reste prohibitif pour beaucoup, avec des loyers moyens dépassant 400 euros par mois pour un appartement de 60 m² dans la capitale. Les entrepreneurs pointent aussi la complexité administrative, avec des délais moyens de six à neuf mois pour l’enregistrement d’une entreprise, contre trois semaines en France ou au Canada.
Un autre point de friction concerne l’accès au crédit. Les banques algériennes, malgré les directives de la Banque d’Algérie pour faciliter le financement des startups, exigent encore des garanties personnelles importantes pour les projets innovants. « On nous promet monts et merveilles, mais sur le terrain, les banques continuent de nous traiter comme des demandeurs de prêts classiques », confie un entrepreneur basé à Montréal, qui a préféré développer son projet de marketplace en ligne depuis le Canada plutôt que de risquer un retour en Algérie.
Des exemples concrets d'entrepreneurs rapatriés
Certains ont déjà franchi le pas avec succès. C’est le cas de Yacine Djemai, 32 ans, ingénieur en informatique basé à Lyon, qui a créé en 2024 à Alger une startup spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée à la gestion des ressources hydriques. Son entreprise, HydraTech, emploie aujourd’hui 15 personnes et a levé 800 000 euros auprès d’investisseurs locaux et de la diaspora. « Le marché algérien est en pleine transformation digitale, mais les talents locaux ont besoin d’accompagnement pour passer à l’échelle. Notre retour a permis de créer des ponts entre les deux écosystèmes », explique-t-il.
Un autre exemple vient du secteur agroalimentaire, avec l’entreprise GreenDates fondée par Leïla Benkhelat, une ancienne cadre du secteur agroalimentaire en Allemagne. Spécialisée dans la production de dattes biologiques transformées à valeur ajoutée (jus, confitures), son entreprise exporte déjà vers l’Europe et emploie 20 salariés en Algérie. « Les subventions à l’export pour les PME dirigées par des rapatriés sont un vrai levier. Sans elles, je n’aurais pas pu démarrer », précise-t-elle.
Une diaspora sous-utilisée ?
Alors que l’Algérie compte près de 2 millions de ressortissants à l’étranger, seulement 5% des rapatriés entre 2020 et 2025 sont des entrepreneurs, selon les chiffres du ministère des Moudjahidines et des rapatriés. Les autres sont majoritairement des travailleurs informels ou des fonctionnaires revenant pour des postes administratifs.
Pourtant, les compétences de la diaspora pourraient répondre à des besoins criants. Le secteur des énergies renouvelables, par exemple, manque cruellement d’experts en montage de projets et en gestion de parcs solaires. « Il y a un vivier énorme de talents dans les pays du Golfe ou en Europe, mais le manque de visibilité sur les dispositifs de retour freine beaucoup », note un consultant en développement économique basé à Dubaï.
Les mesures à venir
D’après les déclarations de Tebboune, de nouvelles mesures sont en préparation pour faciliter le retour des entrepreneurs. Parmi les pistes évoquées : la création de zones économiques spéciales dédiées aux rapatriés, avec des exonérations douanières pour l’importation de matériel professionnel, et la simplification des procédures de résidence pour les porteurs de projets. Le président a aussi mentionné la possibilité d’ouvrir des « guichets uniques » dans les consulats algériens à l’étranger pour accélérer les démarches.
Ces annonces s’ajoutent à d’autres initiatives récentes comme le lancement du projet « Emplois des jeunes pour la paix et la résilience », qui prévoit la création de 5 000 postes dans les énergies vertes d’ici 2027 dans les wilayas de Béchar, Tindouf et Adrar. Ce projet, financé à hauteur de 20 millions de dollars par l’Union européenne, cible directement les jeunes diplômés et les entrepreneurs locaux et de la diaspora.
À retenir pour les entrepreneurs
Les entrepreneurs algériens de la diaspora peuvent bénéficier de fonds dédiés (50 millions de dollars) et d’exonérations fiscales de cinq ans. Les secteurs porteurs incluent les énergies renouvelables, l’agroalimentaire et le numérique. Les défis persistent avec des loyers élevés et une administration complexe, mais des exemples comme HydraTech et GreenDates montrent que des retours réussis sont possibles avec un bon accompagnement.
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