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**La carte et le territoire : quand l’Algérie se rêve en puissance sans oser se regarder**
L’Algérie d’aujourd’hui est un pays qui se débat avec ses propres contradictions, comme un corps écartelé entre deux temporalités. D’un côté, une volonté affichée de modernisation accélérée – villes nouvelles, transition énergétique, 5G, bourse florissante – qui s’inscrit dans une logique de rattrapage développementaliste, cette obsession postcoloniale de prouver au monde (et à soi-même) que le pays peut rivaliser avec les économies émergentes. De l’autre, une société profondément ancrée dans ses racines, où le patrimoine immatériel, les commémorations historiques et les luttes mémorielles rappellent sans cesse que l’identité algérienne ne se réduit pas à des indicateurs économiques ou à des infrastructures bétonnées.
Cette dualité n’est pas nouvelle, mais elle prend aujourd’hui une forme inédite : l’État algérien, après avoir survécu à la décennie noire et aux soubresauts du Hirak, semble avoir opté pour une stratégie de dépolitisation par le développement. Les grands projets urbains, les partenariats énergétiques avec les États-Unis, ou encore la reconnaissance internationale de Biopharm, ne sont pas seulement des succès économiques – ce sont des outils de légitimation d’un pouvoir qui cherche à désamorcer les contestations en les noyant dans le concret. Pourtant, cette fuite en avant technocratique se heurte à des réalités sociales et culturelles qui refusent de se laisser domestiquer. L’Algérie est un pays où l’on célèbre Yennayer et l’Ahellil du Gourara en même temps qu’on installe la 5G ; où l’on commémore les 62 ans de la fin de la guerre d’indépendance tout en signant des contrats avec des multinationales américaines pour exploiter les hydrocarbures. Comment concilier ces deux visages ? La réponse algérienne, pour l’instant, est de les juxtaposer sans les articuler, comme si la coexistence pacifique de ces mondes parallèles était possible.
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**Villes nouvelles, vieux démons : l’urbanisme algérien entre utopie et désillusion**
Les annonces sur les « nouveaux pôles urbains » et le « Grand Alger » comme aire métropolitaine méditerranéenne sonnent comme une promesse de renaissance. Pourtant, derrière les maquettes futuristes et les discours sur la « convivialité », se cache une réalité plus âpre. Les villes nouvelles algériennes – Sidi Abdellah, Boughezoul, ou encore la nouvelle capitale administrative en gestation – sont les héritières directes d’un urbanisme autoritaire qui a marqué le pays depuis l’indépendance. Dans les années 1970, les « villes socialistes » devaient incarner le progrès ; aujourd’hui, les éco-quartiers et les smart cities sont censés faire de l’Algérie un modèle africain. Mais pour qui ?
Le problème n’est pas tant technique que politique. Ces projets sont conçus par le haut, sans consultation réelle des populations, et souvent au mépris des dynamiques sociales existantes. Résultat : des cités-dortoirs où les classes moyennes supérieures fuient les centres-villes saturés, tandis que les bidonvilles périphériques continuent de croître. Le cas d’Alger est emblématique : la capitale, coincée entre mer et montagnes, étouffe sous le poids d’une urbanisation anarchique, où les promoteurs immobiliers (souvent liés au pouvoir) construisent des tours luxueuses à côté de quartiers insalubres. La « convivialité » promise ressemble davantage à une vitrine qu’à une réalité vécue.
Et puis, il y a la question du financement. Les grands projets urbains algériens reposent largement sur la rente pétrolière, ce qui les rend vulnérables aux fluctuations des cours du brut. Or, avec la transition énergétique en cours, cette manne pourrait se tarir. D’où l’urgence affichée de diversifier l’économie – mais là encore, les contradictions apparaissent. Comment concilier une politique de décarbonation avec la signature de partenariats énergétiques avec Washington, qui visent précisément à optimiser l’exploitation des hydrocarbures ? L’Algérie joue sur les deux tableaux : elle se présente comme un acteur clé de la transition verte (en participant au Salon de Rimini, en misant sur le solaire) tout en continuant à vendre son gaz et son pétrole. Une schizophrénie qui rappelle celle de l’Arabie saoudite avec son projet NEOM – sauf que l’Algérie n’a pas les mêmes réserves financières pour se payer des utopies.
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**La bourse, le patrimoine et la mémoire : l’économie des symboles**
La reconnaissance internationale de Biopharm, fleuron algérien de l’industrie pharmaceutique, est un symbole fort. Elle montre que le pays peut produire autre chose que du pétrole – et surtout, qu’il peut le faire à une échelle compétitive. Pourtant, cette success story cache une réalité plus contrastée. L’écosystème financier algérien reste fragile : la Bourse d’Alger, malgré ses ambitions, ne pèse presque rien face aux géants africains comme Johannesburg ou Lagos. Le financement de l’innovation repose encore largement sur l’État, avec tous les risques de clientélisme et de bureaucratie que cela implique.
Paradoxalement, c’est dans le domaine du patrimoine que l’Algérie semble le plus à l’aise pour valoriser ses atouts. La célébration du costume féminin du Grand Est, l’inscription de l’Ahellil du Gourara au patrimoine immatériel de l’UNESCO, ou encore les commémorations de Yennayer, sont autant de manifestations d’une soft power culturelle qui fonctionne. Mais là encore, la contradiction est flagrante : comment un pays qui met en avant sa richesse patrimoniale peut-il en même temps laisser se dégrader des sites historiques majeurs, comme la Casbah d’Alger, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO mais en partie abandonnée à son sort ?
Cette tension entre valorisation et négligence se retrouve dans le traitement de l’histoire récente. Le 62e anniversaire de la fête de la Victoire a été l’occasion de rappeler le rôle du CICR pendant la guerre d’indépendance, à travers une exposition sur les missions de détention. Une démarche salutaire, qui rompt avec le récit officiel souvent manichéen. Pourtant, la mémoire algérienne reste un champ de bataille : entre ceux qui veulent tourner la page et ceux qui exigent justice pour les crimes de la colonisation (et de la décennie noire), le débat est loin d’être apaisé. La recherche sur Mohamed Kouaci, photographe de la Révolution, montre bien cette quête de figures intermédiaires, capables de réconcilier les différentes strates de l’histoire nationale.
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**Sécurité et insécurité : l’Algérie face à ses propres démons**
Les actualités sécuritaires dessinent une Algérie en proie à des défis à la fois anciens et nouveaux. Le procès du crash du vol d’Air Algérie au Mali rappelle tragiquement que les fantômes de la décennie noire ne sont jamais loin – même si, officiellement, le terrorisme a été éradiqué. Les accidents de la route, eux, tuent bien plus que les attentats : 2 morts et 215 blessés en 24 heures, un bilan qui en dit long sur l’état des infrastructures et le laxisme des contrôles. Quant aux accidents du travail (comme celui de Cannes, où un ouvrier a été grièvement blessé), ils révèlent une autre forme d’insécurité, sociale celle-là : celle d’une économie informelle qui emploie des millions de personnes sans protection.
La sécurité, en Algérie, est un concept à géométrie variable. Elle est militarisée quand il s’agit de protéger les frontières ou de réprimer les manifestations (comme pendant le Hirak), mais désorganisée quand il s’agit de gérer les risques du quotidien. Cette dichotomie reflète une gouvernance schizophrène, où l’État se présente comme le garant de la stabilité tout en laissant prospérer des zones de non-droit – qu’il s’agisse des bidonvilles, des routes dangereuses, ou des chantiers de construction non sécurisés.
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**Entrepreneuriat et jeunesse : l’Algérie des possibles et des blocages**
L’entrepreneuriat algérien est un paradoxe vivant. D’un côté, une jeunesse dynamique, connectée, qui a su créer des incubateurs de start-up et des projets sociaux innovants (comme ceux présentés lors de l’Impact Journalism Day). De l’autre, un écosystème étouffant, où l’accès au financement est un parcours du combattant, où les lourdeurs administratives découragent les plus motivés, et où les réseaux de clientélisme favorisent les « fils de » plutôt que les talents.
Les comparaisons avec le Burkina Faso sont éclairantes : là où Ouagadougou mise sur les start-up pour diversifier son économie, Alger semble encore hésiter entre deux modèles. Le premier, étatiste, consiste à tout miser sur les grands projets publics (comme les villes nouvelles ou les partenariats énergétiques), au risque de marginaliser les initiatives privées. Le second, libéral, voudrait faire de l’Algérie un hub africain de l’innovation, mais se heurte à la méfiance des investisseurs étrangers (qui craignent l’instabilité juridique) et à la frilosité des banques locales.
Pourtant, la société civile algérienne des années 2010 a montré qu’elle pouvait être un acteur clé du changement, en dehors des partis politiques. Le Hirak en a été la preuve : une mobilisation massive, pacifique, et profondément ancrée dans les valeurs de justice sociale et de dignité. Mais depuis 2021, le pouvoir a repris la main, en muselant les oppositions et en instrumentalisant les élections (comme en témoignent les législatives de 2024, où les programmes des partis se ressemblent tous, comme si la démocratie algérienne était devenue une coquille vide).
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**La presse et la 5G : l’Algérie connectée, mais à quel prix ?**
L’annonce de la publication des cahiers des charges de la 5G au Journal officiel est un symbole fort. L’Algérie veut rattraper son retard technologique, et la 5G est présentée comme un levier de développement – pour les entreprises, pour les services publics, pour l’éducation. Pourtant, derrière cette modernisation se cache une question cruciale : qui contrôle l’information ?
La presse algérienne est prise en étau entre deux tendances. D’un côté, une libéralisation relative du paysage médiatique, avec l’émergence de titres indépendants (comme El Watan ou TSA). De l’autre, une mainmise de l’État sur les médias publics, et une pression constante sur les journalistes critiques (censures, poursuites, intimidations). La 5G pourrait aggraver cette tension : si elle permet une circulation plus rapide de l’information, elle offre aussi à l’État des outils de surveillance plus sophistiqués.
Par ailleurs, la fracture numérique reste béante. Les inégalités d’accès à internet sont criantes entre les grandes villes et les zones rurales, entre les classes aisées et les plus modestes. La