—
**L’Algérie, laboratoire des tensions entre passé et futur**
L’Algérie contemporaine se déploie comme un palimpseste où se superposent, sans toujours s’articuler, les strates d’un héritage plurimillénaire, les séquelles d’une décolonisation inachevée, et les promesses d’une modernité énergétique et numérique. Les actualités de ces dernières semaines dessinent une carte où chaque domaine – énergie, archéologie, jeunesse, justice – semble évoluer en silo, alors qu’ils sont en réalité les facettes d’une même crise de sens. Comment concilier la course à l’hydrogène vert, symbole d’une souveraineté retrouvée, avec la persistance de réseaux de corruption qui gangrènent l’État ? Comment célébrer l’élection de Boualem Sansal à l’Académie française tout en verrouillant les espaces d’expression pour la jeunesse ? Ces contradictions ne sont pas des accidents, mais les symptômes d’un système qui oscille entre deux modèles : celui d’une puissance régionale aspirant à l’autonomie stratégique, et celui d’un pays encore prisonnier de ses démons bureaucratiques et de ses fractures sociales.
—
**L’énergie, ou l’illusion d’une indépendance par procuration**
L’Algérie se rêve en « hub énergétique méditerranéen », et les chiffres sont là pour le prouver : 90 % de ses exportations gazières partent vers l’Europe, tandis que Taqathy+, le méga-projet de transition énergétique, scelle un partenariat avec l’UE pour développer solaire, éolien et hydrogène vert. Sur le papier, c’est une victoire : l’Algérie passe du statut de fournisseur de matières premières à celui d’acteur clé de la décarbonation européenne. Mais cette « indépendance énergétique » est-elle autre chose qu’un mirage ?
D’abord, parce que l’hydrogène vert, présenté comme le pétrole du XXIe siècle, repose sur une équation économique douteuse : son coût de production algérien (estimé à 3-4 dollars/kg) reste bien supérieur à celui des énergies fossiles, et son exportation vers l’Europe suppose des infrastructures colossales – dont le financement dépendra largement… des capitaux européens. Ensuite, parce que cette transition se fait par l’Europe, pour l’Europe : l’Algérie fournit la main-d’œuvre qualifiée (ingénieurs, techniciens) et les terres désertiques, mais les brevets, les technologies et les profits restent majoritairement entre les mains des multinationales occidentales. Comme le soulignait Frédéric Lordon, une souveraineté énergétique qui ne s’accompagne pas d’une souveraineté industrielle et financière n’est qu’une nouvelle forme de dépendance, plus subtile mais tout aussi aliénante.
Le paradoxe est d’autant plus cruel que cette course aux renouvelables coexiste avec un secteur gazier encore dominant, et surtout, avec une économie locale qui peine à en profiter. Les 1,64 milliard de dinars investis dans le solaire ne suffiront pas à compenser les pertes liées à la baisse des revenus gaziers (estimées à 20 % depuis 2022), ni à créer les emplois promis. Pire : ces projets risquent d’aggraver les inégalités territoriales, en concentrant les investissements dans le Sud (où se trouvent les gisements solaires) au détriment des régions du Nord, déjà frappées par le chômage des jeunes.
—
**Archéologie et mémoire : les racines d’une identité en crise**
Pendant que l’Algérie négocie son avenir énergétique, elle fouille aussi son passé – et ces deux démarches ne sont pas sans lien. Le colloque sur l’urbanisme sous l’Émir Abdelkader, la découverte d’une mosaïque romaine à Rome, ou encore l’exposition au Musée national de l’Antiquité, rappellent que l’Algérie est un carrefour de civilisations. Mais cette archéologie officielle sert aussi de paravent à une mémoire sélective.
L’Émir Abdelkader, figure tutélaire de la résistance à la colonisation française, est célébré pour son modernisme (son code civil, ses réformes urbaines), mais son héritage politique – celui d’un État algérien unifié avant l’heure – est soigneusement édulcoré. De même, les vestiges romains et islamiques sont exhibés comme preuves d’une « algérianité » plurielle, mais sans jamais interroger les fractures contemporaines : comment concilier cette histoire avec la montée des conservatismes religieux ? Comment expliquer que les mêmes élites qui financent les fouilles archéologiques censurent les débats sur la laïcité ou les droits des femmes ?
L’archéologie algérienne est ainsi prise dans une double contrainte : elle doit à la fois légitimer l’État postcolonial (en montrant que l’Algérie a toujours été une nation) et éviter de réveiller les fantômes du passé (la guerre civile des années 1990, les tensions berbères-arabes). Résultat : une mémoire muséifiée, aseptisée, où les conflits sont gommés au profit d’un récit lisse et consensuel.
—
**Numérique et jeunesse : la révolution confisquée**
Si l’énergie et l’archéologie révèlent les contradictions de l’État algérien, le numérique et la jeunesse en exposent les limites démocratiques. D’un côté, l’Algérie se dote d’une « stratégie nationale de l’intelligence artificielle », organise des sommets sur la HealthTech, et met en avant ses startups innovantes. De l’autre, elle maintient un contrôle strict sur les réseaux sociaux, censure les voix dissidentes, et laisse une jeunesse désœuvrée – 30 % des 15-24 ans sont au chômage – se tourner vers l’exil ou le désenchantement.
Le lancement du « THE BRIDGE AI & Healthcare B2B Summit 2026 » en Tunisie (et non en Algérie) est symptomatique : alors que l’Algérie a les moyens humains et financiers de devenir un hub technologique, elle préfère externaliser ces initiatives, par peur des mouvements sociaux qu’elles pourraient engendrer. Les startups algériennes, elles, peinent à percer, faute d’accès au financement et d’un écosystème favorable. Les banques, comme la BADR, privilégient les secteurs traditionnels (agriculture, immobilier) plutôt que l’innovation, par méfiance envers les modèles disruptifs.
Pourtant, la jeunesse algérienne n’a jamais été aussi connectée, aussi éduquée, aussi consciente des enjeux globaux. Les ateliers d’écriture (comme celui d’Elise Nebout à Châteauroux) ou les témoignages d’autrices palestiniennes bloquées à Gaza montrent une soif de sens, une volonté de s’exprimer malgré les contraintes. Mais cette énergie créatrice se heurte à un mur : celui d’un système qui préfère exporter ses talents (comme Boualem Sansal, élu à l’Académie française) plutôt que de leur offrir un espace d’épanouissement local.
—
**Justice et corruption : le cancer de l’État profond**
Derrière les discours sur la modernisation et la souveraineté, l’Algérie reste minée par la corruption, comme en témoignent les affaires de fraude à l’immigration et de détournements au TGI de Koupéla. Ces scandales ne sont pas des exceptions, mais la partie émergée d’un système où les élites économiques et politiques se confondent, où les réseaux clientélistes prospèrent, et où la justice est instrumentalisée.
La lutte contre la corruption est un serpent de mer : chaque nouveau gouvernement promet de « nettoyer » l’administration, mais les mêmes mécanismes de prédation persistent. Pourquoi ? Parce que la corruption n’est pas un dysfonctionnement, mais une fonction du système algérien. Elle permet de maintenir la cohésion des élites, d’acheter la paix sociale (via des emplois fictifs, des subventions détournées), et d’éviter les réformes structurelles qui menaceraient les rentes existantes.
Le cas des réseaux d’immigration illégale est révélateur : ces trafics impliquent souvent des fonctionnaires, des douaniers, voire des magistrats, comme le suggèrent les enquêtes de l’UPAC. Ils prospèrent parce qu’ils répondent à une demande sociale (l’exil des jeunes) tout en enrichissant une caste. Tant que l’Algérie ne s’attaquera pas aux causes profondes de cette corruption – opacité des marchés publics, absence de contre-pouvoirs, clientélisme – les discours sur la « bonne gouvernance » resteront lettre morte.
—
**Traditions et innovation : le grand écart culturel**
Entre la célébration d’Achoura, fête judéo-musulmane, et le lancement de projets d’IA, l’Algérie semble tiraillée entre deux temporalités. D’un côté, elle revendique un héritage culturel et religieux pluriel (comme le rappelle Akram Belkaid dans ses chroniques sur le Mouloud), de l’autre, elle mise sur les technologies de pointe pour s’insérer dans la mondialisation.
Ce grand écart n’est pas sans risques. D’abord, parce que la modernisation technologique se fait souvent contre les traditions, ou du moins sans les intégrer. Les jeunes Algériens, baignés dans le numérique, sont de plus en plus déconnectés des rites ancestraux, perçus comme « dépassés ». Ensuite, parce que l’État instrumentalise ces traditions pour légitimer son pouvoir : Achoura devient une fête nationale, le Mouloud une célébration officielle, mais sans que ces pratiques ne soient réellement discutées ou réinventées.
Pourtant, des ponts existent. Des initiatives locales, comme les ateliers d’écriture ou les projets de « smart cities » inspirés de l’urbanisme de l’Émir Abdelkader, montrent qu’innovation et héritage peuvent se nourrir mutuellement. Mais ces expériences restent marginales, faute de soutien institutionnel.
—
**Économie : la banque comme dernier rempart ?**
Face à ces défis, l’économie algérienne semble jouer la carte de la prudence. L’ouverture d’une filiale de la BADR à Bordj Badji-Mokhtar, ou la mobilisation de cinq banques pour le financement agricole, répondent à une logique de stabilisation : éviter les chocs sociaux en soutenant les secteurs traditionnels (agriculture, BTP) plutôt que de prendre des risques sur l’innovation.
Cette stratégie a un mérite : elle limite les tensions à court terme. Mais elle a aussi un coût : celui d’une économie qui reste dépendante des hydrocarbures (même si le solaire prend de l’ampleur), et qui peine à diversifier ses sources de revenus. La BADR, présentée comme « le bailleur de fonds le plus fiable », est en réalité le symbole de cette prudence : elle finance des projets sûrs, mais rarement transformateurs.
L’Algérie a pourtant les moyens de sortir de cette logique. Son potentiel solaire est l’un des plus importants au monde, sa jeunesse est éduquée, et son positionnement géostratégique (entre Afrique et Europe) est unique. Mais pour en profiter, il faudrait accepter de bousculer les équilibres existants : ouvrir le secteur bancaire à la concurrence, encourager l’entrepreneuriat, et surtout, rompre avec le clientélisme qui étouffe toute initiative privée.
—