—
**L’État stratège face au vertige des possibles**
—
**La formation professionnelle : l’usine à certifications contre le chômage de masse**
La formation professionnelle devient ainsi le miroir grossissant d’une contradiction plus large : celle d’un pays qui exporte des compétences (les Algériens à l’étranger, dont les débats sur le « leadership algérien » sous Tebboune occupent l’espace médiatique) tout en peinant à les retenir. Les 14 millions de tonnes de céréales importées en 2024 – malgré une moisson saharienne record – rappellent que l’autosuffisance alimentaire, comme l’autonomie industrielle, reste un horizon lointain. La certification ISO n’est qu’un cache-misère : elle donne l’illusion d’une modernité importée, alors que le vrai défi serait de former des citoyens capables de contester l’ordre économique qui les étouffe.
—
**L’urbanisme : le logement comme instrument de contrôle social**
Les « trajectoires de descendants d’immigrés en quartier rénové » étudiées par les sociologues révèlent une autre facette de cette politique. Pour ces populations, souvent reléguées aux marges des villes, l’accès à un logement AADL n’est pas seulement une question de confort, mais de légitimité. L’État leur offre un toit en échange d’une loyauté politique, dans un jeu de dupes où la propriété devient une forme de soumission. Ce qui se joue ici, c’est la perpétuation d’un modèle où l’urbanisme n’est pas un levier d’émancipation, mais un moyen de discipliner les masses.
Cette logique rejoint celle des travaux publics, où l’Algérie mise sur des projets pharaoniques (biogaz, hydrogène) pour afficher sa modernité. Pourtant, comme le montre le contrat de Thales pour la modernisation du métro d’Alger, ces infrastructures restent des vitrines technologiques déconnectées des besoins réels. Le métro, symbole de la ville moderne, est sous-utilisé, tandis que les transports informels (les fameux « clandos ») continuent de structurer la mobilité quotidienne. L’État construit des cathédrales dans le désert, mais oublie de paver les rues des quartiers populaires.
—
**Les céréales et l’hydrogène : l’économie de la dépendance**
Pourtant, l’Algérie se rêve en puissance énergétique du futur. Les annonces sur la production d’hydrogène et l’achat d’électricité issue du biogaz (à 0,307 dinar le kWh) s’inscrivent dans cette ambition. Mais là encore, le décalage entre les discours et la réalité est frappant. L’hydrogène vert, présenté comme la solution miracle, nécessite des investissements colossaux et une stabilité politique que l’Algérie n’a pas. Pire : ces projets s’inscrivent dans une logique de partenariats avec des pays étrangers (la Norvège à l’honneur au SIREXE 2024), reproduisant ainsi le schéma de dépendance qu’ils prétendent combattre.
La question des céréales et de l’énergie révèle une vérité crue : l’Algérie est un pays riche en ressources, mais pauvre en souveraineté. Son économie reste prisonnière d’un triangle infernal : rente pétrolière, clientélisme et dépendance technologique. Les PME, censées être le fer de lance de la diversification, étouffent sous le poids des bureaucraties et des monopoles publics. L’accord de 34 millions de dollars pour les PME, s’il est une bouffée d’oxygène, ne suffira pas à briser ce cercle vicieux.
—
**La jeunesse : entre désillusion et réinvention**
Le paradoxe est saisissant : alors que l’Algérie célèbre son « leadership » sous Tebboune, les jeunes se détournent massivement de la politique institutionnelle. Les forums économiques (comme le One Business Forum) ou les débats sur l’entrepreneuriat féminin (Regards croisés Sud-Sud) ne masquent pas cette réalité : la jeunesse algérienne n’a plus confiance dans les structures traditionnelles. Pourtant, elle ne baisse pas les bras. Les initiatives locales, les collectifs artistiques, les réseaux sociaux deviennent des espaces de contestation et de création, en dehors des cadres imposés par l’État.
Cette jeunesse, souvent présentée comme apolitique, est en réalité en train d’inventer de nouvelles formes de résistance. La musique andalouse, avec ses figures comme Beihdja Rahal ou Salah Boukli Hacène, en est un exemple frappant. Ce patrimoine, à la fois savant et populaire, incarne une Algérie plurielle, qui refuse de se laisser enfermer dans les catégories binaires du pouvoir. La musique devient ainsi un langage de contestation douce, une manière de dire « nous existons » sans passer par les canaux officiels.
—
**La recherche scientifique : l’économie circulaire comme alibi**
La question de la consigne pour recyclage, présentée comme une « fausse solution » par certains experts, est révélatrice. L’Algérie, comme beaucoup de pays du Sud, est devenue une décharge à ciel ouvert pour les déchets plastiques du Nord. Les initiatives de recyclage, si elles sont louables, ne remettent pas en cause le modèle de surconsommation qui alimente cette crise. Pire : elles peuvent servir d’alibi à une forme de greenwashing, où l’écologie devient un argument marketing plutôt qu’un véritable projet de société.
Pourtant, des dynamiques positives émergent. Les débats sur le coût environnemental de l’intelligence artificielle ou les projets de recherche sur les énergies renouvelables montrent que la communauté scientifique algérienne n’est pas dupe. Elle tente, malgré les contraintes, de penser une transition écologique qui ne soit pas une simple copie des modèles occidentaux. Mais ces efforts se heurtent à un mur : celui d’un État qui, tout en célébrant l’innovation, craint par-dessus tout les remises en question.
—
**Synthèse prospective : l’Algérie à la croisée des chemins**
Le premier scénario est celui de la modernisation autoritaire. L’État algérien, fort de ses ressources et de son contrôle sur les institutions, parviendrait à imposer une transition économique et technologique pilotée d’en haut. Les projets pharaoniques (hydrogène, métro, logements sociaux) serviraient de vitrine, tandis que les partenariats internationaux (avec la France, la Norvège, l’Espagne) apporteraient les capitaux nécessaires. Dans ce scénario, la jeunesse serait canalisée vers l’entrepreneuriat et les carrières techniques, tandis que les formes de contestation seraient étouffées sous le poids des bureaucraties et des dispositifs de surveillance. La musique andalouse, le patrimoine, les langues locales deviendraient des éléments folkloriques, soigneusement encadrés par les institutions culturelles.
Ce scénario a un prix : celui d’une société de plus en plus inégalitaire, où une minorité bénéficierait des fruits de la modernisation, tandis que la majorité resterait cantonnée à des emplois précaires et à des logements sociaux standardisés. Les Algériens de l’étranger, courtisés pour leurs compétences, deviendraient les ambassadeurs d’un modèle qu’ils ont fui.