Revue de presse : Céréales Algérie, Politique étrangère Algérie, Algérie Afrique subsaharienne…

**La rente, ce fantôme qui hante l’Algérie**

L’Algérie danse sur un volcan économique dont le cratère s’appelle rente. Pétrole hier, céréales aujourd’hui, demain peut-être l’hydrogène ou le tourisme halal : le pays semble condamné à reproduire le même schéma, celui d’une richesse captée par l’État pour acheter la paix sociale, sans jamais enclencher une véritable métamorphose structurelle. Les actualités de ces dernières semaines dessinent le portrait d’une nation tiraillée entre deux temporalités : celle, immédiate, de la gestion des urgences (stockage de céréales, diplomatie défensive, formation professionnelle en panne) et celle, plus lente, d’une société qui cherche à s’émanciper par la culture, l’innovation et les partenariats Sud-Sud.

Le paradoxe algérien est là : alors que le gouvernement lance un ambitieux programme de silos pour sécuriser la production céréalière – une réponse aux pénuries récurrentes et à la dépendance aux importations –, il continue de miser sur des secteurs à faible valeur ajoutée, comme si l’Algérie refusait de regarder en face son propre piège malthusien. La moisson abondante annoncée dans les wilayas du nord est une bonne nouvelle, mais elle ne suffira pas à briser le cercle vicieux de la monoculture économique. Car derrière les silos, il y a toujours cette question lancinante : et après ? Quand le blé sera stocké, que fera-t-on de ces réserves ? Les exporter ? Les transformer localement ? Ou les laisser pourrir, comme ces milliards de dinars engloutis dans des projets pharaoniques jamais achevés ?

La rente céréalière, comme la rente pétrolière avant elle, est un leurre. Elle donne l’illusion de la souveraineté alimentaire, mais elle ne résout pas le problème de fond : l’Algérie reste un pays qui consomme plus qu’il ne produit, qui importe plus qu’il n’exporte, et qui forme des jeunes pour des emplois qui n’existent pas. Le programme InserScore, censé orienter les étudiants vers des filières professionnelles « qui recrutent », est symptomatique de cette schizophrénie. On crée un indicateur pour pallier l’échec d’un système éducatif qui, depuis des décennies, fabrique des diplômés sans débouchés. Mais qui décide quelles filières « recrutent » ? L’État, bien sûr. Et si l’État se trompe ? Si les besoins du marché changent plus vite que les plans quinquennaux ? L’Algérie risque de reproduire, sous une autre forme, le même gâchis que celui des usines clés en main des années 1970 : des infrastructures coûteuses, des compétences inadaptées, et au final, une jeunesse condamnée à l’exil ou au chômage.

**Diplomatie algérienne : entre mémoire et realpolitik**

La politique étrangère algérienne oscille entre deux registres : celui, noble, de la défense des droits de l’homme (comme en témoigne l’hommage à Ali-Yahia Abdennour, figure historique de la lutte pour les libertés), et celui, plus cynique, de la realpolitik régionale. La dénonciation des violations marocaines au Sahara occidental n’est pas seulement une question de principe – elle est aussi une manière de rappeler que l’Algérie reste un acteur incontournable du Maghreb, quitte à instrumentaliser la cause sahraouie pour affaiblir son rival.

Pourtant, cette posture défensive cache une vulnérabilité : l’Algérie peine à proposer un récit alternatif à celui de la rente. Quand Boualem Sansal, écrivain dissident, envisage de rentrer au pays après des années d’exil, Emmanuel Macron lui conseille de « faire attention ». Derrière cette mise en garde se devine une réalité crue : l’Algérie n’est pas un pays où l’on peut critiquer impunément le pouvoir, surtout quand ce pouvoir se présente comme le garant de la stabilité face au chaos régional. Le cas Sansal est emblématique d’une contradiction plus large : comment un pays qui se revendique comme un phare de la décolonisation et de la résistance peut-il en même temps museler ses intellectuels et ses artistes ?

La réponse est peut-être dans le partenariat avec la Turquie, présenté comme une avancée « multisectorielle ». Mais là encore, le diable est dans les détails. Que cache cette coopération ? Une diversification économique réelle, ou simplement un nouveau débouché pour les entreprises turques, comme ce fut le cas avec la Chine ou la Russie ? L’Algérie a besoin de partenaires qui l’aident à monter en gamme, pas de nouveaux prédateurs qui lui vendent des technologies clés en main sans transfert de savoir-faire. L’exemple de la finance islamique est à cet égard révélateur : les accords avec la Banque Islamique de Développement ou Al Salam Bank Algérie sont présentés comme des avancées, mais ils ne remettent pas en cause le modèle bancaire traditionnel, basé sur la dette et la spéculation immobilière. La finance islamique, en Algérie, reste un gadget pour attirer les investisseurs du Golfe, pas une révolution économique.

**Culture et soft power : l’Algérie peut-elle exister sans la rente ?**

Le cinéma et la littérature algériens offrent une lueur d’espoir dans ce paysage morose. Mohamed Laghdaf, avec ses vidéos sur le Polisario, ou les romans comme Les enfants de la juive, montrent une société qui refuse de se laisser enfermer dans le récit officiel. Le cinéma algérien, malgré des moyens limités, parvient à exister sur la scène internationale, comme en témoigne la présence de réalisatrices algériennes au Festival du Film de la Femme d’Assouan. Mais cette vitalité culturelle se heurte à un mur : celui d’un État qui, s’il finance parfois les arts, les instrumentalise aussi pour servir sa propagande.

Prenons l’exemple du tourisme. L’Algérie mise sur le « tourisme halal » et les complexes hôteliers pour attirer les visiteurs, mais elle oublie que le vrai tourisme, celui qui crée des emplois durables et valorise un pays, est d’abord un tourisme culturel. Or, comment vendre l’Algérie comme destination culturelle quand ses musées sont sous-financés, quand ses sites archéologiques tombent en ruine, et quand ses écrivains et cinéastes sont censurés ou ignorés ? Le « Grand Salon Algérien » en Belgique est une bonne initiative, mais il ne suffira pas à compenser l’absence d’une véritable stratégie de soft power. L’Algérie a tout pour devenir une puissance culturelle – une histoire millénaire, une langue arabe et berbère vivante, une diaspora créative –, mais elle préfère investir dans des projets immobiliers stériles plutôt que dans les industries culturelles.

La littérature algérienne, elle, continue de jouer son rôle de miroir critique. La Petite Kabyle ou Les enfants de la juive explorent les fractures d’une société en mutation, entre héritage colonial, islam politique et quête d’identité. Ces romans sont des bombes à retardement : ils racontent une Algérie que le pouvoir ne veut pas voir, une Algérie où les femmes luttent pour leur place, où les minorités (juives, berbères, laïques) résistent à l’uniformisation, où la jeunesse rêve d’ailleurs. Mais qui les lit ? Qui les publie ? Qui les enseigne dans les écoles ? La culture, en Algérie, reste un luxe pour une élite, pas un levier de développement.

**Formation professionnelle : le maillon faible d’une économie en panne**

L’Algérie a un problème avec sa jeunesse. Pas seulement parce que 70% de la population a moins de 30 ans, mais parce qu’elle ne sait pas quoi faire de cette jeunesse. Le système éducatif, hérité du modèle français et rigidifié par des décennies de bureaucratie, produit des diplômés inadaptés au marché du travail. Les instituts de formation professionnelle, comme ceux lancés à Tanger ou en Algérie, sont une réponse partielle à ce défi, mais ils arrivent trop tard.

Le vrai problème n’est pas la formation, c’est l’absence de vision industrielle. L’Algérie a raté le virage de la révolution numérique, elle a négligé les PME innovantes, et elle continue de croire que l’État peut tout régler par décret. Le partenariat entre Al Salam Bank et l’Université d’Alger pour soutenir l’entrepreneuriat étudiant est une bonne nouvelle, mais il ne suffira pas à compenser l’absence d’un écosystème favorable aux startups. Où sont les incubateurs ? Les fonds d’investissement ? Les lois qui protègent les innovateurs ?

L’exemple de la Côte d’Ivoire, qui modernise sa formation professionnelle avec des centres comme le CFPMI, devrait servir de leçon à l’Algérie. Mais l’Algérie, contrairement à la Côte d’Ivoire, a du pétrole. Et le pétrole, comme une drogue, empêche de voir la réalité en face : un pays qui ne forme pas ses jeunes est un pays condamné à l’exode des cerveaux. Les startups algériennes, quand elles existent, sont souvent des initiatives individuelles, sans soutien institutionnel. L’accord avec la Turquie sur les nouvelles technologies est une opportunité, mais à condition que l’Algérie ne se contente pas d’acheter des solutions clés en main. Elle doit apprendre à les produire elle-même.

**Synthèse prospective : vers une Algérie post-rente ?**

L’Algérie se trouve à un carrefour. Elle peut continuer à vivre sur sa rente, en espérant que le pétrole, les céréales ou le tourisme suffiront à maintenir la paix sociale. Mais cette stratégie a une date de péremption : les réserves de pétrole s’épuisent, les jeunes ne veulent plus de ces emplois précaires, et la concurrence régionale (Maroc, Tunisie, Égypte) est féroce.

L’autre voie, plus difficile mais plus prometteuse, est celle d’une Algérie post-rente. Une Algérie qui mise sur son capital humain, qui investit dans l’éducation et la culture, qui crée des emplois durables dans les secteurs de pointe (énergies renouvelables, numérique, agroalimentaire). Une Algérie qui cesse de voir l’Afrique subsaharienne comme un marché de second choix, mais comme un partenaire stratégique. Une Algérie qui accepte que sa jeunesse soit critique, créative, et parfois rebelle.

Cette transition ne se fera pas sans heurts. Elle supposera des réformes structurelles (banques, fiscalité, éducation), une lutte contre la corruption, et surtout, une refonte du contrat social. L’Algérie a besoin d’un nouveau récit national, qui ne soit plus celui de la résistance héroïque ou de la rente providentielle, mais celui d’une nation qui construit son avenir.

Le choix est simple : soit l’Algérie continue à danser sur le volcan, en espérant que la lave ne jaillisse pas. Soit elle décide, enfin, de sauter.

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