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**L’Algérie à l’épreuve de ses propres contradictions**
L’Algérie se présente aujourd’hui comme un pays en mouvement, tiraillé entre une volonté affichée de modernisation et les pesanteurs d’un système qui résiste. Les actualités des dix derniers jours dessinent une société en tension permanente : entre le culte de la mémoire révolutionnaire et les défis d’une jeunesse désenchantée, entre les discours sur la diversification économique et la persistance d’une rente pétrolière, entre l’innovation technologique et les archaïsmes bureaucratiques. Ces fils rouges, loin d’être parallèles, s’entrelacent pour former une toile complexe où se jouent à la fois l’avenir du pays et ses blocages structurels.
Ce qui frappe d’emblée, c’est l’absence de récit unifié. L’Algérie parle plusieurs langues à la fois : celle de la souveraineté nationale, portée par une diplomatie offensive et une armée omniprésente ; celle de l’ouverture économique, avec des partenariats public-privé et des investissements étrangers ; et enfin, celle d’une jeunesse en quête de sens, entre exil, précarité et désillusion. Ces discours coexistent, mais ne dialoguent pas. Ils se superposent comme des couches géologiques, révélant des strates de pouvoir, d’aspirations et de frustrations qui ne parviennent pas à s’articuler.
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**Mémoire et modernité : le cinéma comme miroir brisé**
Le cinéma algérien, à travers les hommages rendus à La Bataille d’Alger et les projets de numérisation des archives, incarne cette schizophrénie nationale. Malek Bensmaïl, en revisitant le film culte de Pontecorvo, ne se contente pas de célébrer un chef-d’œuvre : il interroge la manière dont l’Algérie contemporaine se réapproprie – ou trahit – son propre récit révolutionnaire. La Bataille d’Alger était un film de propagande, mais aussi un manifeste sur la violence d’État et la résistance populaire. Cinquante ans plus tard, que reste-t-il de cette dialectique ?
La numérisation des archives cinématographiques, annoncée par le Centre Algérien du Cinéma, pourrait être un pas vers une réconciliation avec le passé. Pourtant, elle intervient dans un contexte où la mémoire est instrumentalisée : d’un côté, l’État algérien célèbre ses héros (Ali-Yahia Abdennour, figure des droits de l’homme, est honoré cinq ans après sa mort), de l’autre, il réprime toute velléité de contestation (les jeunes manifestants du Hirak sont toujours en prison, les expulsions de sans-papiers s’accélèrent). Le cinéma, comme l’histoire, devient un terrain de bataille idéologique.
Cette tension entre mémoire et modernité se retrouve dans la politique étrangère. L’Algérie se pose en défenseure des droits de l’homme… mais seulement quand cela sert ses intérêts. La dénonciation des violations marocaines au Sahara occidental contraste avec le silence assourdissant sur la répression interne. Boualem Sansal, écrivain dissident, incarne cette ambiguïté : Macron lui conseille de « faire attention » s’il retourne en Algérie, comme si la France, ancienne puissance coloniale, se permettait de donner des leçons de prudence à un pays qui a pourtant fait de la souveraineté un dogme.
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**La jeunesse algérienne : une génération sacrifiée ?**
Les jeunes Algériens sont les grands absents des discours officiels, mais les premiers concernés par les politiques publiques. Les actualités le confirment : entre le plan DAIP (Dispositif d’Aide à l’Insertion Professionnelle), censé intégrer les jeunes dans le marché du travail, et les témoignages accablants sur une « génération Covid » traumatisée, le fossé est abyssal.
Le DAIP, présenté comme une solution miracle, révèle en réalité les limites d’une approche purement administrative de l’emploi. Les jeunes recrutés dans le cadre de ce dispositif sont souvent cantonnés à des postes précaires, sans perspective d’évolution. Stellantis, qui prépare l’assemblage de véhicules CKD à Oran, symbolise cette économie de sous-traitance : des emplois sont créés, mais à quel prix ? Les usines tournent, mais pour combien de temps ? L’Algérie reste dépendante des investissements étrangers, sans maîtriser les chaînes de valeur.
Pendant ce temps, la jeunesse algérienne se débat avec une « épidémie de solitude », selon les termes d’un récent reportage. Les jeunes, qualifiés de « sans-dents » (une expression cruelle qui rappelle les « sans-culottes » de la Révolution française), sont pris en étau entre un marché du travail saturé et un système éducatif déconnecté des réalités économiques. Le résultat ? Une fuite des cerveaux massive, ou une résignation cynique.
Cette désillusion se lit aussi dans les statistiques sur les sans-papiers. L’Algérie est le premier pays d’origine des migrants irréguliers dans l’UE, et la Belgique vient de signer un accord pour accélérer les expulsions. Derrière ces chiffres, il y a des histoires individuelles : des jeunes qui préfèrent risquer leur vie en Méditerranée plutôt que de rester dans un pays qui ne leur offre aucune perspective. L’État algérien, lui, gère cette crise comme un problème de police, pas comme un symptôme d’un malaise social profond.
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**Diversification économique : le mirage des partenariats public-privé**
L’Algérie mise sur la diversification économique pour réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Les annonces se multiplient : partenariats public-privé dans la santé, investissements chinois dans les CHU, expansion de Stellantis à Oran. Pourtant, ces initiatives butent sur une réalité têtue : l’économie algérienne reste structurellement rentière.
Le don chinois pour le CHU de Sétif, ou l’enthousiasme de Farid Fezoua (GE Healthcare) pour l’Afrique comme « laboratoire technologique », masquent mal une vérité plus crasse : sans réforme profonde des institutions, ces projets resteront des îlots de modernité dans un océan de bureaucratie. La santé, par exemple, est un secteur emblématique. Les partenariats public-privé sont présentés comme une solution, mais qui en profite vraiment ? Les cliniques privées fleurissent, mais elles sont inaccessibles à la majorité de la population. Le CHU de Sétif, équipé par la Chine, sera-t-il un hôpital pour tous, ou un symbole de plus de l’inégalité d’accès aux soins ?
L’immobilier et le tourisme suivent la même logique. Le « Grand Salon Algérien » en Belgique vante les opportunités d’investissement, mais qui peut vraiment investir ? Les fortunes africaines, célébrées dans les classements, sont concentrées entre les mains d’une élite proche du pouvoir. Le tourisme, lui, reste un secteur marginal, malgré les discours sur son potentiel. Les infrastructures existent (le métro d’Alger, prolongé pendant le Ramadan, en est un exemple), mais elles servent surtout une classe moyenne urbaine, pas le pays dans son ensemble.
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**Innovation et IA : l’Algérie entre retard et opportunités**
L’Algérie tente de rattraper son retard technologique. Les annonces sur l’intelligence artificielle dans les hôpitaux (CHU d’Oran, hôpital de Talangaï) et les diagnostics médicaux automatisés pourraient laisser penser que le pays est en train de basculer dans l’ère numérique. Pourtant, ces innovations restent cantonnées à des niches, sans écosystème pour les soutenir.
Le problème n’est pas tant le manque de compétences (les ingénieurs algériens sont nombreux à l’étranger) que l’absence de vision stratégique. L’IA est présentée comme une solution miracle, mais sans réforme de l’enseignement supérieur, sans libéralisation du secteur numérique, et sans lutte contre la corruption, ces projets resteront des vitrines sans lendemain. Pire : ils risquent de creuser les inégalités, en réservant l’accès aux soins de pointe à une minorité.
Cette course à l’innovation contraste avec l’immobilisme politique. L’armée, omniprésente, continue de jouer un rôle central dans l’économie et la société. Les retraites des combattants de la guerre d’indépendance sont un symbole : l’État algérien honore ses anciens héros, mais peine à offrir un avenir à ses jeunes. La « Bataille d’Alger » est un film, mais la bataille pour l’Algérie de demain se joue ailleurs : dans les usines, les hôpitaux, les universités, et surtout, dans les têtes.
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**Synthèse prospective : vers une Algérie à deux vitesses ?**
L’Algérie de 2024 est un pays de paradoxes. Elle est à la fois en mouvement et figée, innovante et archaïque, souveraine et dépendante. Ces contradictions ne sont pas nouvelles, mais elles deviennent de plus en plus insoutenables.
À court terme, le pays pourrait continuer à avancer par à-coups : des projets phares (métro, hôpitaux, usines) donneront l’illusion d’une modernisation, tandis que les problèmes structurels (chômage des jeunes, corruption, répression) resteront en l’état. L’économie restera dépendante des hydrocarbures, malgré les discours sur la diversification. La jeunesse, elle, continuera à fuir ou à se résigner.
À moyen terme, deux scénarios se dessinent :
1. Le scénario autoritaire : L’État algérien renforce son contrôle, en muselant toute opposition et en instrumentalisant la rente pétrolière pour acheter la paix sociale. Les investissements étrangers sont accueillis à bras ouverts, mais au prix d’une dépendance accrue. La jeunesse est soit cooptée (via des emplois précaires dans les secteurs « modernes »), soit réprimée. Ce scénario est le plus probable, mais il est instable : il repose sur une économie fragile et une société de plus en plus polarisée.
2. Le scénario de rupture : Une crise majeure (effondrement des prix du pétrole, explosion sociale) force l’Algérie à se réinventer. Les élites au pouvoir sont contraintes de négocier avec une jeunesse en colère et une société civile plus organisée. Ce scénario est moins probable, mais pas impossible : l’histoire de l’Algérie est faite de soubresauts.
Dans les deux cas, une chose est sûre : l’Algérie ne peut plus se contenter de demi-mesures. Soit elle assume une véritable transition démocratique et économique, soit elle s’enferme dans un autoritarisme de plus en plus violent. Le choix n’est pas entre modernité et tradition, mais entre une modernisation inclusive et une régression brutale.
La « Bataille d’Alger » est terminée. La bataille pour l’Algérie, elle, ne fait que commencer.