Le raï algérien inscrit au patrimoine de l’Unesco

Le 1er décembre 2022, l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) a officiellement inscrit le raï, chant populaire algérien, sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette reconnaissance internationale marque un tournant pour la musique algérienne et consacre un genre né dans les années 1930 dans la région d’Oran.

Selon l’Unesco, le raï « exprime les préoccupations sociales des populations, notamment des jeunes, et aborde des thèmes comme l’amour, la liberté, le désespoir et les pressions sociales ». Cette inscription intervient après une candidature portée par le ministère algérien de la Culture et des Arts, avec le soutien d’associations locales et d’artistes emblématiques du genre.

Le raï puise ses racines dans les traditions musicales bédouines, les chants soufis et les influences andalouses. Il s’est développé dans les milieux populaires d’Oran avant de connaître un essor international dans les années 1980 et 1990, porté par des figures comme Cheb Khaled, Cheb Mami ou Rachid Taha. « Cette inscription est une victoire pour tous les Algériens », a déclaré le ministre de la Culture, Soraya Mouloudji, lors d’une conférence de presse organisée à Alger peu après l’annonce de l’Unesco.

La décision de l’Unesco a suscité une vague de fierté en Algérie, où le raï occupe une place centrale dans la culture populaire. Des hommages ont été rendus dans plusieurs villes, notamment à Oran, considérée comme le berceau du genre. Le maire de la ville, Tayeb Zitouni, a annoncé la création d’un festival dédié au raï, prévu pour l’été 2023, afin de célébrer cette reconnaissance. « Oran est fière d’être la capitale du raï, et cette inscription nous engage à préserver et promouvoir ce patrimoine », a-t-il déclaré à la presse locale.

Cette consécration internationale intervient dans un contexte de revitalisation des musiques traditionnelles algériennes. Le raï rejoint ainsi d’autres éléments du patrimoine culturel algérien déjà inscrits par l’Unesco, comme l’Ahellil du Gourara, le rituel et les cérémonies de la Sebeïba dans l’oasis de Djanet, ou encore le costume nuptial de Tlemcen. « C’est une reconnaissance de la richesse et de la diversité de notre patrimoine musical », a souligné l’historien de la musique algérienne, Mustapha Benkhemou, dans une interview accordée à El Watan.

Pourtant, cette inscription ne va pas sans défis. Certains artistes et chercheurs s’interrogent sur les moyens concrets de préserver le raï dans sa forme authentique, alors que le genre a connu de nombreuses évolutions et fusions avec d’autres styles musicaux. « Le raï traditionnel, celui des cheikhas et des meddahates, est en danger. Il faut des programmes de transmission pour les jeunes générations », a alerté la musicologue Fatima Zahra Bouayad, lors d’un colloque organisé à l’Université d’Oran en mars 2023.

Le ministère de la Culture a annoncé la mise en place d’un plan de sauvegarde, incluant des ateliers de formation pour les jeunes artistes, des enregistrements d’archives sonores et la création d’un centre de documentation sur le raï à Oran. « Nous travaillons avec les associations locales et les artistes pour documenter et transmettre ce patrimoine », a précisé Soraya Mouloudji. Des partenariats avec des institutions culturelles internationales, comme l’Institut du monde arabe à Paris, sont également envisagés pour promouvoir le raï à l’étranger.

Cette inscription a aussi relancé le débat sur la place des musiques populaires dans la culture algérienne. Certains observateurs estiment que le raï, longtemps marginalisé par les élites culturelles, a enfin obtenu la reconnaissance qu’il mérite. « Le raï a été un vecteur de résistance et d’émancipation pour les classes populaires. Cette inscription est une réhabilitation », a déclaré le sociologue Nacer Djabi dans une tribune publiée par Liberté.

À l’étranger, la nouvelle a été saluée par la diaspora algérienne, qui voit dans cette reconnaissance une opportunité de faire rayonner la culture algérienne. Des événements sont prévus dans plusieurs villes européennes, comme Paris, Marseille ou Montréal, où des concerts et des conférences seront organisés pour célébrer le raï. « C’est une fierté pour tous les Algériens, où qu’ils soient », a affirmé l’artiste Cheb Bilal, résidant en France, dans une interview à France 24.

Pourtant, des voix s’élèvent pour rappeler que cette inscription doit s’accompagner d’actions concrètes. « Une reconnaissance internationale ne suffit pas. Il faut des politiques culturelles ambitieuses pour soutenir les artistes et les lieux de diffusion », a souligné l’économiste de la culture, Karim Ouali, dans une analyse publiée par TSA. En Algérie, les salles de concert manquent cruellement, et les artistes peinent souvent à vivre de leur art.

Le raï, avec son histoire mouvementée et son ancrage populaire, incarne aujourd’hui un symbole de la résilience culturelle algérienne. Son inscription à l’Unesco ouvre de nouvelles perspectives, mais elle impose aussi des responsabilités. Comme l’a résumé Cheikha Rimitti, figure mythique du raï, dans une de ses dernières interviews : « Le raï, c’est la voix du peuple. Il ne doit pas devenir un musée, mais continuer à vivre et à évoluer. »

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