L’Algérie célèbre cette année six décennies d’indépendance, mais une question persiste : l’arabisation, promise comme pilier de la construction nationale, a-t-elle tenu ses promesses ? Selon La Vie des idées, ce processus, lancé dès 1962, reste un sujet de tensions entre idéaux politiques et réalités éducatives. Le débat, loin d’être clos, révèle des fractures profondes dans le système scolaire algérien.
Un héritage postcolonial à géométrie variable
Le ministère de l’Éducation nationale, dirigé à l’époque par Ahmed Taleb Ibrahimi, a tenté d’accélérer le mouvement dans les années 1970. Les lycées et collèges ont vu leurs programmes entièrement arabisés, mais les résultats ont été mitigés. Les élèves, souvent issus de milieux francophones ou berbérophones, se sont retrouvés en difficulté face à une langue qu’ils maîtrisaient mal. Les critiques ont fusé : l’arabisation serait devenue un outil de contrôle politique plutôt qu’un levier d’émancipation.
Des inégalités scolaires persistantes
Les enseignants, eux aussi, sont pris dans ce dilemme. Beaucoup ont été formés en français et doivent désormais enseigner en arabe, une langue qu’ils ne maîtrisent pas toujours parfaitement. Les manuels scolaires, souvent traduits à la hâte, comportent des erreurs et des approximations, ce qui complique encore la tâche des professeurs. Certains syndicats, comme le Syndicat national des travailleurs de l’éducation et de la formation (SNTEF), dénoncent une politique linguistique incohérente, qui pénalise les élèves sans résoudre les problèmes de fond.
Un débat politique toujours vif
Les gouvernements successifs ont tenté de trouver un équilibre. En 2008, une réforme a introduit le français dès la troisième année primaire, mais sans remettre en cause l’arabisation des autres matières. Cette mesure, présentée comme un compromis, n’a pas convaincu. Les partisans d’une arabisation totale y voient une trahison, tandis que les défenseurs du bilinguisme la jugent insuffisante. Le débat reste donc entier, avec des positions souvent tranchées.
Quelles solutions pour l’avenir ?
D’autres, comme le chercheur Abderrahmane Bouguermouh, insistent sur la nécessité de former davantage d’enseignants compétents en arabe. Pour lui, le problème ne vient pas de la langue elle-même, mais de la manière dont elle est enseignée. Une réforme des programmes et des méthodes pédagogiques serait donc indispensable pour redonner à l’arabe sa place légitime dans l’éducation.
Enfin, certains acteurs de la société civile appellent à un débat national sur la question linguistique. Des associations, comme le Collectif pour la défense de la langue amazighe, demandent une reconnaissance officielle du berbère, aux côtés de l’arabe et du français. Cette approche multilingue, déjà adoptée par des pays comme le Maroc ou la Tunisie, pourrait offrir une solution plus inclusive pour l’Algérie.
L’arabisation, loin d’être un mythe, reste un chantier inachevé. Son bilan, soixante ans après l’indépendance, est contrasté : elle a permis de renforcer l’identité nationale, mais au prix de tensions et d’inégalités persistantes. Pour avancer, l’Algérie devra peut-être accepter de repenser son modèle éducatif, en intégrant les réalités linguistiques du pays plutôt que de s’enfermer dans des dogmes idéologiques.