L’Algérie a lancé cette semaine une série d’initiatives pour étendre son influence dans le secteur agricole en Afrique subsaharienne, marquant une nouvelle étape dans sa stratégie de coopération Sud-Sud. Le projet de loi sur l’orientation agricole, adopté récemment par le gouvernement, prévoit explicitement des partenariats avec des pays comme le Mali, le Niger et la Côte d’Ivoire pour développer des filières céréalières et maraîchères.
Selon l’Agence presse service (APS), ce texte, présenté par le ministre de l’Agriculture et du Développement rural Youcef Cherfa, vise à « structurer des échanges techniques et commerciaux avec les pays africains partageant des défis similaires en matière de sécurité alimentaire ». Le texte mentionne notamment la création de fermes pilotes en Algérie pour former des agriculteurs subsahariens aux techniques d’irrigation et de culture sous serre, adaptées aux climats arides.
Des accords concrets en préparation
Le ministère algérien de l’Agriculture a confirmé à l’APS que des discussions avancées sont en cours avec le Mali pour la création d’une joint-venture dans la production de pommes de terre. « L’objectif est de transférer notre expertise en culture hors-sol, que nous maîtrisons depuis les années 2000, vers des pays où les rendements restent faibles », explique un responsable du ministère sous couvert d’anonymat. Un accord similaire serait en négociation avec le Niger pour la production de semences résistantes à la sécheresse.
Ces initiatives s’inscrivent dans le cadre du Plan national de développement agricole (PNDA) 2020-2024, qui a déjà permis à l’Algérie d’atteindre un taux d’autosuffisance de 70% pour les céréales en 2023, selon les chiffres officiels. Le pays mise désormais sur l’exportation de son savoir-faire, notamment dans la gestion de l’eau, un domaine où il figure parmi les leaders africains.
Une réponse aux enjeux régionaux
La stratégie algérienne intervient dans un contexte de tensions croissantes sur les marchés agricoles mondiaux. La guerre en Ukraine a révélé la vulnérabilité des pays africains dépendants des importations de blé, poussant plusieurs gouvernements à chercher des alternatives locales. « L’Algérie a un rôle à jouer en Afrique, car elle a réussi à stabiliser sa production malgré des conditions climatiques difficiles », analyse l’économiste Mustapha Mekideche dans une interview accordée à TSA.
Le pays a déjà expérimenté cette approche en 2022, lorsqu’il a livré 5 000 tonnes de blé au Mali dans le cadre d’un accord d’urgence. Cette opération, suivie par la fourniture d’engrais subventionnés au Niger, avait marqué un tournant dans la diplomatie économique algérienne. « Nous ne voulons plus être perçus uniquement comme un fournisseur de gaz, mais comme un partenaire agricole fiable », déclarait alors le ministre du Commerce Kamel Rezig.
Des défis logistiques et politiques
Malgré ces ambitions, plusieurs obstacles persistent. Les infrastructures de transport entre l’Algérie et l’Afrique subsaharienne restent limitées, avec seulement deux liaisons ferroviaires directes (vers le Mali et le Niger) et des routes souvent impraticables pendant la saison des pluies. « Le coût du transport terrestre peut représenter jusqu’à 30% du prix final des produits, ce qui rend les échanges peu compétitifs », souligne un rapport de la Banque africaine de développement (BAD) publié en 2023.
Par ailleurs, la concurrence des autres pays maghrébins, notamment le Maroc, complique la position algérienne. Rabat a signé en 2022 un accord avec le Sénégal pour la construction d’une usine d’engrais d’une capacité de 1 million de tonnes par an, un projet similaire à celui que l’Algérie envisage avec la Côte d’Ivoire.
Une opportunité pour les entreprises algériennes
Le secteur privé algérien commence à s’intéresser à ces nouveaux marchés. La société publique Asmidal, spécialisée dans les engrais, a annoncé en juin 2024 la création d’une filiale dédiée à l’exportation vers l’Afrique subsaharienne. « Nous avons déjà des demandes du Burkina Faso et du Tchad pour des livraisons régulières », indique un cadre de l’entreprise.
Dans le domaine des équipements agricoles, la Sonacome (Société nationale des constructions mécaniques) a présenté en mars 2024 une gamme de tracteurs et de moissonneuses-batteuses adaptés aux petites exploitations africaines. « Ces machines sont conçues pour fonctionner avec des carburants locaux et résister à des conditions difficiles », explique un ingénieur de la Sonacome.
Vers une intégration régionale renforcée
L’Algérie mise également sur les organisations régionales pour faciliter ces échanges. Elle a proposé en 2023 la création d’une « Banque africaine des semences » au sein de l’Union africaine, une initiative qui pourrait voir le jour d’ici 2026. « L’idée est de mutualiser les ressources pour développer des variétés adaptées à chaque région », précise un diplomate algérien.
Cette approche s’aligne sur la stratégie du président Abdelmadjid Tebboune, qui a multiplié les visites officielles en Afrique subsaharienne depuis 2020. Lors d’un sommet à Abuja en 2023, il avait déclaré : « L’Algérie est prête à partager son expérience agricole avec ses frères africains, car la sécurité alimentaire du continent est une priorité commune. »
Des retombées attendues pour l'économie locale
Les experts estiment que ces partenariats pourraient générer des milliers d’emplois en Algérie, notamment dans les secteurs de la recherche agronomique et de la fabrication d’équipements. « Chaque projet exporté crée des emplois en amont, que ce soit dans la production ou la formation », explique l’économiste Nacer Djabi.
Le gouvernement algérien a d’ailleurs annoncé la création d’un fonds spécial pour soutenir les entreprises souhaitant s’implanter en Afrique subsaharienne. Doté d’un budget initial de 50 millions de dollars, ce fonds vise à faciliter l’accès au crédit pour les PME agricoles.
Si les résultats concrets se font encore attendre, cette stratégie marque un tournant dans la politique économique algérienne. Après des décennies de dépendance aux hydrocarbures, le pays semble déterminé à diversifier ses partenariats, en misant sur un secteur où il dispose d’un avantage comparatif réel. Reste à savoir si les défis logistiques et la concurrence régionale permettront à cette ambition de se concrétiser pleinement.