Cette semaine, Alger a officialisé la reprise de sa coopération militaire avec Bamako dans la lutte contre le terrorisme. Une décision qui marque un tournant après des mois de tensions diplomatiques entre les deux pays, notamment depuis la dénonciation par le Mali de l’accord d’Alger de 2015.
Un accord réactivé malgré les divergences
Le ministère algérien de la Défense a confirmé, via un communiqué publié par l’APS, la tenue récente de réunions techniques entre les états-majors des deux armées. Ces échanges ont abouti à la signature d’un protocole d’accord portant sur le partage de renseignements, la formation des forces maliennes et des opérations conjointes le long des frontières communes. Selon des sources proches du dossier citées par El Moudjahid, cette relance s’inscrit dans le cadre d’une « approche pragmatique » face à la dégradation sécuritaire dans le Sahel.
La junte malienne, dirigée par le colonel Assimi Goïta, avait pourtant rompu unilatéralement l’accord d’Alger en janvier 2024, accusant l’Algérie de « soutien aux groupes terroristes » et d’ingérence. Cette décision avait provoqué une crise diplomatique, avec le rappel de l’ambassadeur algérien à Bamako et la suspension des vols de la compagnie Air Algérie vers le Mali.
Des intérêts stratégiques convergents
Pour Alger, cette reprise s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la menace terroriste persiste aux frontières sud du pays, avec des groupes armés comme le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) qui profitent des vides sécuritaires. Selon un rapport du Think Tank algérien CARE, publié en mars 2025, ces organisations ont intensifié leurs attaques dans la région de Gao et de Ménaka, à moins de 200 km de la frontière algérienne.
Ensuite, l’Algérie cherche à contrer l’influence croissante de la Russie au Mali, où les instructeurs du groupe Wagner sont présents depuis 2021. Un diplomate algérien, s’exprimant sous couvert d’anonymat dans Liberté, a déclaré que « la coopération militaire avec Bamako permet de limiter l’expansion de puissances étrangères dans notre voisinage immédiat ». Cette analyse est partagée par des experts comme Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (CERMAM), qui souligne dans Le Temps que « l’Algérie ne peut se permettre de laisser le Mali basculer entièrement dans l’orbite russe ».
Des défis persistants
Malgré cette relance, des obstacles subsistent. Le Mali continue de dénoncer le rôle de l’Algérie dans le processus de paix de 2015, qu’il juge « déséquilibré ». En septembre 2025, le ministre malien des Affaires étrangères, Abdoulaye Diop, a accusé Alger devant l’ONU de « parrainer le terrorisme » au Sahel, une allégation immédiatement rejetée par le ministère algérien des Affaires étrangères comme « infondée et diffamatoire ».
Par ailleurs, la coordination opérationnelle reste complexe. Les forces armées maliennes (FAMa), en pleine restructuration, dépendent encore largement du soutien logistique et aérien de la Russie. Un officier supérieur de l’armée algérienne, interrogé par El Khabar, a reconnu que « les échanges de renseignements sont limités par des divergences sur la définition des groupes terroristes », certains mouvements comme le CMA (Coordination des mouvements de l’Azawad) étant considérés comme des interlocuteurs par Alger mais comme des ennemis par Bamako.
Une initiative régionale
Cette reprise de coopération s’inscrit dans une dynamique plus large. En janvier 2026, Alger a accueilli un atelier international sur la lutte contre le terrorisme, réunissant des représentants de la Tunisie, de la Mauritanie et du Niger. Selon La Nouvelle République, cet atelier a permis d’élaborer une feuille de route commune pour le renforcement des capacités des États du Sahel, avec un accent mis sur la surveillance des frontières et la lutte contre le financement du terrorisme.
Le président Abdelmadjid Tebboune a également multiplié les contacts avec ses homologues sahéliens. En février 2026, il s’est entretenu par téléphone avec le président nigérien Abdourahamane Tchiani pour évoquer « les moyens de stabiliser la région ». Ces discussions interviennent alors que le Niger, comme le Mali, s’est rapproché de la Russie et a rompu ses accords militaires avec la France.
Des retombées économiques attendues
Au-delà des enjeux sécuritaires, cette coopération pourrait avoir des répercussions économiques. Le Mali, riche en ressources minières, représente un marché potentiel pour les entreprises algériennes. Selon Maghreb Émergent, la Sonatrach et la Sonelgaz étudient des projets d’exportation d’électricité et de gaz vers le Mali, où les coupures de courant sont fréquentes. Un accord-cadre dans ce sens pourrait être signé lors de la prochaine visite du Premier ministre malien à Alger, prévue dans les prochaines semaines.
La reprise des vols d’Air Algérie vers Bamako, suspendus depuis 2024, est également à l’étude. Une source au sein de la compagnie aérienne a indiqué à TSA que « des discussions sont en cours pour rétablir les liaisons, sous réserve de garanties sécuritaires ».
Une diplomatie sous tension
Cette relance de la coopération militaire avec le Mali ne fait pas l’unanimité. En Algérie, certains analystes critiquent un « revirement précipité » qui pourrait affaiblir la position d’Alger dans la région. Dans une tribune publiée par El Watan, l’ancien ambassadeur Mohamed Chafik Mesbah estime que « la junte malienne utilise cette coopération pour légitimer son pouvoir, sans garantie de réciprocité ». Il souligne également le risque de voir l’Algérie « piégée dans un conflit dont les contours échappent à son contrôle ».
À l’international, cette initiative divise. La France, via son ambassade à Alger, a exprimé « des réserves » sur une coopération qui pourrait bénéficier indirectement à la Russie. À l’inverse, la Chine a salué « l’engagement de l’Algérie pour la stabilité régionale », lors d’une rencontre entre le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, et son homologue chinois Wang Yi en marge de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2025.
Prochaines étapes
Les prochaines semaines seront cruciales pour concrétiser cette reprise. Une délégation militaire algérienne doit se rendre à Bamako pour finaliser les détails opérationnels, tandis qu’une visite du ministre malien de la Défense à Alger est prévue. Selon APS, les deux pays pourraient également relancer le Comité conjoint de suivi de l’accord de 2015, bien que son cadre juridique reste flou depuis sa dénonciation par le Mali.
Sur le plan politique, Alger mise sur une approche progressive, en évitant de s’impliquer directement dans les négociations entre Bamako et les groupes armés. Un diplomate algérien a confié à Jeune Afrique que « l’objectif n’est pas de remplacer l’accord de 2015, mais de créer un climat de confiance pour des discussions futures ».
Cette relance, si elle se confirme, pourrait redessiner les équilibres au Sahel. Pour l’Algérie, il s’agit de réaffirmer son rôle de puissance régionale face à la montée des influences étrangères. Pour le Mali, c’est une opportunité de diversifier ses partenariats, tout en maintenant sa ligne souverainiste. Reste à savoir si cette coopération résistera aux tensions persistantes entre les deux capitales.