Le projet de loi de finances 2025 révèle une différence marquée entre les budgets militaires de l’Algérie et du Maroc. Selon les données publiées par Le360 Afrique et H24info cette semaine, Alger alloue 25 milliards de dollars à son ministère de la Défense nationale, soit près du double des crédits prévus pour Rabat. Cette enveloppe confirme la priorité accordée par le président Abdelmadjid Tebboune à la modernisation des Forces armées algériennes (ANP), dans un contexte régional instable.
Le budget marocain, bien que significatif, atteint 12,8 milliards de dollars pour 2025, selon les mêmes sources. Cette disparité s’inscrit dans une dynamique de long terme : l’Algérie maintient depuis une décennie un effort financier supérieur à celui de son voisin, justifié par des besoins en équipements, en formation et en recherche-développement. Le ministre de la Défense nationale, le général Saïd Chengriha, a récemment souligné lors d’une visite au siège du MDN que « la souveraineté nationale passe par une armée autonome et performante », une déclaration reprise par le site officiel mdn.dz.
Les analystes attribuent cette différence à plusieurs facteurs. D’abord, la taille du territoire algérien (2,38 millions de km²) et ses frontières étendues avec sept pays, dont le Mali et la Libye, où les groupes armés restent actifs. Ensuite, la doctrine militaire algérienne, fondée sur la dissuasion et l’autosuffisance, implique des investissements lourds dans l’industrie locale, comme la production de drones et de blindés par la Société algérienne de fabrication de véhicules de combat (SAFAV). Enfin, les tensions persistantes avec le Maroc, notamment autour du Sahara occidental, alimentent une course aux armements dans la région.
Rabat, de son côté, mise sur des partenariats stratégiques pour compenser son budget inférieur. Le Maroc a récemment annoncé son intention de « renforcer sa souveraineté industrielle » dans le secteur de la défense, selon Yabiladi.com. Cette stratégie inclut des collaborations avec Israël, comme le révèle L’Humanité dans une enquête sur le transfert de technologies militaires israéliennes vers le Maroc, notamment dans le domaine des drones et des systèmes de surveillance. Ces accords s’inscrivent dans le cadre des relations normalisées entre Rabat et Tel-Aviv depuis 2020, sous l’égide des États-Unis.
La comparaison des budgets 2025 intervient dans un climat de tensions accrues entre Alger et Rabat. Le Rubicon décrit un « interminable conflit » entre les deux pays, marqué par la rupture des relations diplomatiques en 2021 et des accusations mutuelles de déstabilisation. L’Algérie accuse le Maroc de soutenir des mouvements séparatistes en Kabylie, tandis que Rabat reproche à Alger son soutien au Front Polisario. Ces tensions se répercutent sur les dépenses militaires, chaque pays cherchant à affirmer sa supériorité stratégique.
Sur le plan régional, l’Algérie renforce également ses liens avec les pays du Sahel. Le Niger, confronté à une recrudescence des attaques terroristes, a multiplié les partenariats étrangers, comme le rapporte ActuNiger. Alger, qui partage une frontière de 956 km avec Niamey, a intensifié sa coopération sécuritaire avec le gouvernement nigérien, notamment dans le cadre de la lutte contre les groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Cette collaboration s’étend à la formation des forces spéciales et à la surveillance des frontières, selon des sources proches du ministère de la Défense.
Le budget algérien de 2025 reflète aussi une volonté de réduire la dépendance aux importations d’armes. Le pays a lancé plusieurs programmes industriels, comme la production locale de munitions et de systèmes électroniques, en partenariat avec des entreprises russes et chinoises. Ces initiatives s’inscrivent dans la stratégie « Made in Algeria » promue par Tebboune, qui vise à atteindre 50 % de contenu local dans les équipements militaires d’ici 2030. Le ministère de la Défense a récemment inauguré une usine de fabrication de drones à Sétif, capable de produire des appareils de surveillance et de combat.
Pour les observateurs, cette course aux armements au Maghreb pose des risques pour la stabilité régionale. Le Centre d’Études Stratégiques de l’Afrique note dans sa revue de presse du 4 juin 2025 que « l’escalade militaire entre l’Algérie et le Maroc pourrait fragiliser les équilibres sécuritaires en Afrique du Nord ». Le think tank souligne également que les ressources allouées à la défense pourraient être redirigées vers des secteurs civils, comme la santé ou l’éducation, dans un contexte de ralentissement économique post-Covid.
Malgré ces critiques, Alger assume sa position. Le président Tebboune a réaffirmé lors d’un discours en mai 2024 que « la défense de la patrie est une priorité absolue », une ligne reprise par les médias officiels. Le budget 2025 confirme cette orientation, avec des crédits en hausse pour les forces terrestres, aériennes et navales. Les dépenses incluent l’acquisition de nouveaux chasseurs Sukhoi Su-30, la modernisation des chars T-90 et le développement d’une flotte de sous-marins.
En face, le Maroc mise sur une approche différente. Rabat a récemment signé un contrat avec la Turquie pour l’acquisition de drones Bayraktar, tout en développant ses propres capacités industrielles via la société Aerospace Maroco Industries. Le royaume chérifien mise également sur son alliance avec les États-Unis, qui lui ont accordé le statut d’allié majeur non-OTAN en 2020. Cette relation privilégiée lui permet d’accéder à des technologies avancées, comme les systèmes de défense antimissile Patriot.
La rivalité algéro-marocaine dépasse désormais le cadre militaire. Elle s’étend à la diplomatie, à l’économie et même aux migrations. Atalayar a récemment évoqué une « stratégie algérienne » visant à instrumentaliser les flux de migrants subsahariens pour déstabiliser les frontières entre le Maroc et l’Espagne. Alger dément ces accusations, mais les tensions persistantes montrent que le conflit entre les deux pays est loin d’être résolu.
Dans ce contexte, l’Algérie semble déterminée à maintenir sa supériorité militaire. Le budget 2025, deux fois supérieur à celui du Maroc, envoie un message clair : Alger ne compte pas céder du terrain, ni sur le plan stratégique ni sur le plan symbolique. Reste à savoir si cette course aux armements servira les intérêts de la région ou si elle aggravera les divisions déjà profondes au Maghreb.