Cette semaine, l’Algérie a marqué un tournant dans sa diplomatie mémorielle en Afrique subsaharienne. Le ministre des Moudjahidine et Ayants droit, Laïd Rebiga, a présenté devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève les avancées algériennes en matière de criminalisation du colonialisme. Cette initiative, relayée par l’APS, s’inscrit dans une stratégie plus large de réhabilitation historique et de coopération Sud-Sud.
Laïd Rebiga a souligné que l’Algérie a déposé en 2025 un projet de résolution à l’Assemblée générale de l’ONU visant à reconnaître le colonialisme comme crime contre l’humanité. Ce texte, co-parrainé par une vingtaine de pays africains, s’appuie sur les travaux de la Commission du droit international et sur les conventions internationales existantes. « Nous ne demandons pas seulement des excuses, mais une reconnaissance juridique qui ouvre la voie à des réparations », a déclaré le ministre lors d’une conférence de presse.
Le projet algérien s’articule autour de trois axes. D’abord, la création d’un fonds international pour la mémoire des victimes du colonialisme, financé par les anciennes puissances coloniales. Ensuite, l’inclusion de cette question dans les programmes scolaires des pays africains. Enfin, l’établissement d’un tribunal spécial chargé d’examiner les demandes de réparations. Selon des sources diplomatiques citées par TSA, plusieurs pays européens ont déjà exprimé des réserves sur ce dernier point, craignant une multiplication des contentieux.
Une diplomatie mémorielle active
L’Algérie a multiplié les actions ces dernières années pour porter cette cause sur la scène internationale. En 2024, elle a organisé à Alger un colloque intitulé « Colonialisme et crimes contre l’humanité : vers une reconnaissance juridique ». Plus de 300 universitaires, juristes et représentants d’organisations panafricaines y ont participé. Les actes de ce colloque, publiés par les éditions Casbah, servent aujourd’hui de référence pour les travaux onusiens.
Le pays a également soutenu la création de l’Observatoire africain contre le colonialisme, basé à Addis-Abeba. Cette structure, dont le secrétaire général est l’historien algérien Fouad Soufi, documente les crimes coloniaux et forme des juristes africains aux procédures de réparation. « L’Algérie met à disposition ses archives et son expertise juridique », explique Soufi dans une interview accordée à El Watan.
Réactions et enjeux régionaux
La position algérienne divise sur le continent. Si des pays comme l’Afrique du Sud, le Sénégal et le Mali ont apporté leur soutien sans réserve, d’autres, comme la Côte d’Ivoire ou le Gabon, restent prudents. « Certains gouvernements craignent que cette démarche ne complique leurs relations avec l’Europe », analyse le politologue algérien Rachid Tlemçani dans une tribune publiée par Jeune Afrique.
Les anciennes puissances coloniales, notamment la France, le Royaume-Uni et la Belgique, n’ont pas encore réagi officiellement. Selon des informations du quotidien Liberté, des contacts discrets auraient eu lieu entre Alger et Paris pour évoquer cette question, sans aboutir à une position commune.
Implications économiques et culturelles
Au-delà de l’aspect symbolique, cette initiative pourrait avoir des répercussions concrètes. L’Algérie propose d’intégrer la question des réparations dans les négociations commerciales avec l’Union européenne. « Les accords de partenariat doivent inclure des clauses de compensation pour les préjudices historiques », affirme un haut responsable du ministère des Affaires étrangères cité par l’APS.
Sur le plan culturel, l’Algérie a lancé en 2025 un programme de bourses pour les étudiants africains souhaitant se spécialiser en histoire coloniale. Une centaine de bourses ont déjà été attribuées, avec une priorité donnée aux pays francophones. « Il s’agit de former une nouvelle génération d’historiens africains capables de porter cette mémoire », explique le recteur de l’université d’Alger 3, Mohamed Miliani.
Défis et limites
Malgré ces avancées, plusieurs obstacles persistent. Le premier concerne la définition juridique du colonialisme comme crime contre l’humanité. « Les textes internationaux actuels ne couvrent pas spécifiquement cette période », rappelle la juriste algérienne Fatiha Benabou dans une étude publiée par la Revue algérienne des droits de l’homme.
Un autre défi est financier. Le fonds de mémoire envisagé nécessiterait des contributions importantes des anciennes puissances coloniales. « Sans leur engagement, ce projet restera lettre morte », estime un diplomate algérien sous couvert d’anonymat.
Enfin, la question des réparations soulève des débats au sein même de la société algérienne. Certains estiment que ces efforts devraient se concentrer sur les problèmes internes, comme la corruption ou le chômage. « La mémoire est importante, mais elle ne doit pas occulter les urgences du présent », déclare un syndicaliste cité par El Khabar.
L’Algérie semble déterminée à porter cette cause malgré ces défis. Lors de son discours à l’ONU en septembre 2025, le président Abdelmadjid Tebboune a réaffirmé que « la lutte contre l’impunité du colonialisme est une priorité de notre politique étrangère ». Une position qui pourrait redéfinir les relations entre l’Afrique et l’Europe dans les années à venir.