Les entreprises turques ont investi massivement en Algérie, avec plus de 1 600 structures implantées et un volume global de 16,5 milliards de dollars, selon les dernières données publiées par El Moudjahid cette semaine. Ce chiffre, qui n’est pas un cas isolé, s’inscrit dans une dynamique plus large de partenariats économiques entre les deux pays. Pour les entrepreneurs algériens, cette affluence pose plusieurs questions : opportunités de collaboration, concurrence directe, ou même absorption de savoir-faire ?
La présence turque en Algérie ne date pas d’hier. Elle s’est intensifiée depuis le début des années 2000, avec une accélération notable ces cinq dernières années. Les secteurs les plus concernés ? BTP, textile, agroalimentaire, énergie et technologies. Plusieurs grands groupes turcs comme Enka, Tekfen ou Çalık ont déjà réalisé des projets pharaoniques en Algérie, notamment dans le cadre de contrats publics. Mais derrière ces chiffres se cachent des réalités bien concrètes pour les acteurs locaux.
Les entrepreneurs algériens voient dans ces investissements à la fois un modèle à suivre et un concurrent à surveiller. D’un côté, les sociétés turques apportent des technologies, des méthodes de gestion et des capitaux que le marché algérien peine à mobiliser seul. De l’autre, leur taille et leur expérience leur permettent de remporter des appels d’offres souvent inaccessibles aux PME locales. Selon des sources proches du ministère de l’Industrie, près de 40 % des marchés publics dans le BTP sont aujourd’hui attribués à des entreprises étrangères, dont une part significative provient de Turquie.
La question de l’emploi est aussi centrale. Les entreprises turques emploient directement des milliers de travailleurs algériens, mais elles importent aussi parfois des cadres et ouvriers qualifiés, limitant ainsi la création d’emplois locaux qualifiés. Un rapport de la Confédération algérienne du patronat (CAP) publié en 2025 souligne que seulement 35 % des postes créés par les investisseurs étrangers bénéficient à des Algériens formés localement. « Les Turcs viennent avec leurs propres réseaux et méthodes, ce qui peut marginaliser les entrepreneurs algériens dans leur propre pays », explique un expert en coopération économique contacté par nos soins.
Un autre aspect mérite l’attention : les transferts de technologie. Plusieurs accords signés récemment prévoient des clauses de formation conjointe et de partage de savoir-faire. Par exemple, dans le secteur textile, des usines turques installées à Tlemcen ou à Sidi Bel Abbès ont formé des centaines d’ouvriers algériens aux nouvelles normes de production. Ces initiatives pourraient à terme renforcer la compétitivité des entreprises locales. Mais pour que cela se concrétise, il faudrait une réelle politique publique incitative.
Face à cette concurrence, certains entrepreneurs algériens tentent de s’adapter. Dans la wilaya d’Oran, une dizaine de jeunes créateurs se sont regroupés pour importer des machines textiles turques et produire localement des vêtements destinés au marché maghrébin. « Nous achetons des équipements turcs parce qu’ils sont moins chers et plus performants que les européens », explique le porteur de projet, un ancien cadre de Sonatrach reconverti dans l’industrie. « Mais nous vendons nos produits sous notre propre marque. C’est notre seule chance de survivre. »
Le gouvernement algérien, de son côté, semble divisé sur la question. D’un côté, il encourage les partenariats stratégiques avec la Turquie, notamment dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures. De l’autre, il tente de protéger les intérêts des entrepreneurs locaux via des mesures comme la loi sur les investissements étrangers de 2023, qui impose des quotas d’emploi local. Cependant, son application reste inégale. « Le texte existe, mais les dérogations sont trop nombreuses », confie un membre de l’Agence nationale de promotion des investissements (ANPI).
Pour les entrepreneurs de la diaspora, cette dynamique offre des pistes de retour. Plusieurs start-up fondées par des Algériens de France ou du Canada ont déjà noué des partenariats avec des acteurs turcs pour exporter vers l’Algérie. Un cas emblématique : une entreprise basée à Montréal a développé une application de logistique pour le transport de marchandises entre la Turquie et l’Algérie, en profitant des facilités douanières accordées dans le cadre de l’accord de libre-échange entre les deux pays.
Cependant, des freins persistent. Les échanges commerciaux entre l’Algérie et la Turquie restent déséquilibrés. Les exportations algériennes vers la Turquie se limitent principalement au pétrole et au gaz, tandis que les importations en provenance de Turquie couvrent des biens manufacturés. Une situation qui expose l’économie algérienne à une dépendance accrue.
Les défis sont donc multiples pour les entrepreneurs algériens : comment tirer profit de l’expérience turque sans se faire marginaliser ? Comment transformer ces partenariats en opportunités de co-développement ? La réponse pourrait bien se trouver dans une stratégie nationale plus audacieuse, combinant soutien aux start-up locales et négociation de clauses plus équilibrées dans les contrats signés avec les investisseurs étrangers.
À retenir pour les entrepreneurs
En 2025, les entreprises turques emploient directement plus de 5 000 Algériens dans des secteurs clés comme le BTP et le textile. Les accords bilatéraux prévoient des transferts de technologie dans 12 wilayas, mais leur mise en œuvre dépendra des capacités d’absorption locale. Les PME algériennes peuvent s’inspirer des modèles turcs en misant sur la spécialisation et la montée en gamme.
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