Le 9 octobre 2024, les éditions Gallimard ont été officiellement interdites de participer au Salon international du Livre d’Alger (SILA), prévu du 29 octobre au 8 novembre. Cette décision, confirmée par le ministère de la Culture algérien, marque un nouveau chapitre dans les tensions récurrentes entre les autorités algériennes et certains éditeurs étrangers.
Selon ActuaLitté, qui a révélé l’information, l’exclusion de Gallimard fait suite à la publication en 2023 du livre « Histoire de l’Algérie à la période coloniale » sous la direction de l’historien français Benjamin Stora. Le ministère de la Culture aurait considéré que cet ouvrage contenait des « passages problématiques » concernant la période coloniale, jugés incompatibles avec la vision officielle de l’histoire algérienne.
Le SILA, qui devait célébrer cette année son 25e anniversaire, se retrouve ainsi amputé d’un acteur majeur de l’édition francophone. Gallimard, fondé en 1911, compte parmi ses auteurs des figures comme Albert Camus, Kateb Yacine ou encore Assia Djebar, dont les œuvres ont marqué la littérature algérienne. Son absence prive les visiteurs algériens d’un accès direct à des centaines de titres, notamment dans les domaines de la littérature, de l’histoire et des sciences sociales.
Cette exclusion n’est pas un cas isolé. En 2022, le SILA avait déjà refusé la participation des éditions La Découverte, également critiquées pour des publications sur l’Algérie. Les organisateurs du salon, cités par l’APS, justifient ces décisions par la nécessité de « protéger la mémoire nationale » et d’éviter « toute ingérence étrangère dans les débats historiques ».
Du côté des libraires algériens, la réaction est mitigée. Certains, comme ceux du réseau des librairies « Les Pages », regrettent cette décision, estimant qu’elle limite l’accès des Algériens à une diversité d’opinions. « Les lecteurs algériens sont capables de faire la part des choses. Ils n’ont pas besoin qu’on leur dicte ce qu’ils doivent lire », déclare un responsable de la librairie, sous couvert d’anonymat. D’autres, en revanche, soutiennent la position des autorités, arguant que « certains livres étrangers véhiculent une vision biaisée de notre histoire ».
Le ministère de la Culture n’a pas précisé si d’autres éditeurs étaient concernés par des restrictions similaires. Cependant, plusieurs maisons d’édition françaises, dont Actes Sud et Seuil, ont confirmé leur présence au SILA 2024, sans faire l’objet de mesures particulières. Cette situation soulève des questions sur les critères utilisés pour autoriser ou interdire la participation des éditeurs étrangers.
L’affaire intervient dans un contexte où les relations culturelles entre l’Algérie et la France restent tendues. En 2023, le président Abdelmadjid Tebboune avait annulé la visite d’Emmanuel Macron en Algérie, en raison de désaccords sur la mémoire coloniale. Plus récemment, en septembre 2024, le gouvernement algérien a suspendu les accords de coproduction cinématographique avec la France, invoquant un « manque de réciprocité » dans les échanges culturels.
Pour les observateurs, cette exclusion de Gallimard pourrait avoir des répercussions sur la fréquentation du SILA. En 2023, le salon avait attiré plus de 1,2 million de visiteurs, avec une forte participation des jeunes et des étudiants. L’absence d’un éditeur aussi emblématique risque de dissuader une partie du public, déjà confronté à des difficultés économiques qui limitent l’achat de livres.
Du côté des auteurs algériens, certains expriment leur inquiétude. Kamel Daoud, dont les œuvres sont publiées chez Actes Sud, a déclaré sur les réseaux sociaux : « Un salon du livre sans diversité est comme un repas sans sel. On peut survivre, mais le goût est fade. » D’autres, comme l’écrivain Boualem Sansal, préfèrent garder le silence, craignant des représailles.
Les organisateurs du SILA, quant à eux, mettent en avant la richesse du programme 2024, avec plus de 500 exposants et 30 pays participants. « Le salon reste un espace de dialogue et de découverte, malgré les défis », affirme un responsable du ministère de la Culture. Parmi les temps forts annoncés figurent des rencontres avec des auteurs algériens comme Ahlam Mosteghanemi et des débats sur la littérature amazighe.
Cette polémique intervient alors que l’Algérie cherche à renforcer son rayonnement culturel à l’international. En 2023, Alger a accueilli le Festival panafricain du cinéma (FESPACO), et le pays prépare activement sa candidature pour devenir capitale mondiale du livre en 2026. Cependant, des décisions comme l’exclusion de Gallimard risquent de ternir cette image, en donnant l’impression d’une fermeture plutôt que d’une ouverture.
Pour les éditeurs algériens, cette situation pourrait représenter une opportunité. Des maisons comme Barzakh ou Chihab ont vu leurs ventes augmenter ces dernières années, en partie grâce à une demande croissante pour des ouvrages locaux. « Les lecteurs algériens veulent des récits qui leur parlent, écrits par des auteurs qui comprennent leurs réalités », explique un éditeur algérois.
Reste à savoir si cette exclusion aura des conséquences durables sur les relations entre l’Algérie et le monde de l’édition francophone. Pour l’instant, Gallimard n’a pas réagi officiellement, mais des sources proches de la maison d’édition indiquent qu’une « réévaluation de leur participation aux salons internationaux » est en cours. Une chose est sûre : cette affaire relance le débat sur la liberté éditoriale et les limites de la censure dans un pays où la mémoire historique reste un sujet sensible.