L’exposition rétrospective consacrée à Baya Mahieddine, figure majeure de l’art moderne algérien, a ouvert ses portes récemment au Musée des Beaux-Arts d’Alger. Organisée en collaboration avec l’Institut du Monde Arabe à Paris, cette manifestation met en lumière l’œuvre d’une artiste dont l’influence dépasse les frontières de l’Algérie. Selon le conservateur du musée, Mohamed Djehiche, « Baya a redéfini l’art algérien par sa liberté créative et son refus des conventions ».
Née Fatma Haddad en 1931 à Bordj El Kiffan, Baya Mahieddine a été adoptée par Marguerite Caminat, une Française passionnée d’art qui l’a introduite dans les cercles artistiques parisiens. Son style, marqué par des couleurs vives et des formes organiques, a séduit des personnalités comme Pablo Picasso et André Breton. « Ses œuvres, souvent inspirées par la nature et les contes algériens, incarnent une synthèse unique entre tradition et modernité », explique l’historienne de l’art Nadira Laggoune, citée par El Watan.
L’exposition, qui s’étend sur trois salles, présente une centaine de pièces, dont des gouaches, des céramiques et des dessins inédits. Parmi les œuvres phares figurent La Femme au panier (1947) et Les Oiseaux (1950), qui illustrent son univers onirique. « Baya a su capter l’essence de l’Algérie rurale tout en s’affranchissant des codes académiques », souligne le critique d’art Kamel Bouchama dans Liberté.
Un hommage tardif mais nécessaire
Malgré son rayonnement international, Baya Mahieddine a longtemps été marginalisée dans son propre pays. « Son œuvre a été éclipsée par le discours dominant sur l’art algérien, centré sur les figures masculines comme Issiakhem ou Khadda », regrette la chercheuse Selma Hellal, auteure d’une thèse sur les artistes femmes en Algérie. L’exposition actuelle, la plus importante jamais consacrée à Baya en Algérie, vise à corriger cette injustice historique.
Le parcours de l’artiste reflète aussi les contradictions de son époque. Après son mariage avec le musicien El Hadj Mahfoud Mahieddine en 1953, elle a interrompu sa carrière pendant près de dix ans pour se consacrer à sa famille. « Ce hiatus montre les pressions sociales subies par les femmes artistes, même talentueuses », analyse Le Soir d’Algérie. Ce n’est qu’à la fin des années 1960 qu’elle a repris son pinceau, produisant des œuvres plus abstraites et méditatives.
Un impact durable sur les nouvelles générations
L’exposition a suscité un vif intérêt chez les jeunes artistes algériennes. « Baya est une source d’inspiration pour celles qui cherchent à concilier héritage culturel et modernité », affirme la peintre Amina Zoubir, dont les œuvres explorent des thèmes similaires. Une table ronde organisée dans le cadre de l’exposition a réuni des étudiantes de l’École supérieure des Beaux-Arts d’Alger, qui ont salué « le courage de Baya à s’imposer dans un milieu dominé par les hommes ».
Le Musée des Beaux-Arts prévoit d’étendre la durée de l’exposition jusqu’à fin 2025, en raison de l’affluence record. « Nous recevons des visiteurs de tout le pays, mais aussi des touristes étrangers, notamment des Français et des Tunisiens », précise Djehiche. Un catalogue bilingue (français-arabe) a été édité pour l’occasion, avec des contributions de spécialistes algériens et internationaux.
Des défis persistants pour les artistes femmes
Si l’exposition de Baya marque une reconnaissance tardive, elle met aussi en lumière les obstacles auxquels sont encore confrontées les artistes algériennes. Selon une étude récente de l’Association des Femmes Artistes Algériennes (AFAA), seulement 20 % des expositions individuelles en Algérie sont consacrées à des femmes. « Les galeries et les institutions privilégient souvent les artistes masculins, perçus comme plus ‘bancables' », déplore la présidente de l’AFAA, Fatiha Boudjahlat.
Pourtant, des initiatives émergent pour changer la donne. Le Festival International de l’Art Féminin d’Oran, lancé en 2023, a mis en avant une centaine d’artistes femmes cette année. « Il faut multiplier ces espaces de visibilité », insiste Boudjahlat. L’exposition Baya pourrait ainsi servir de catalyseur pour une meilleure représentation des femmes dans les arts en Algérie.
Un legs à préserver
Au-delà de son aspect artistique, l’exposition soulève des questions sur la conservation du patrimoine culturel algérien. Plusieurs œuvres de Baya, dispersées entre collections privées et musées étrangers, restent inaccessibles au public algérien. « Nous travaillons à un projet de musée virtuel pour rendre ces pièces accessibles en ligne », annonce le ministère de la Culture.
La rétrospective de Baya Mahieddine rappelle aussi l’importance de documenter les parcours des artistes femmes. « Beaucoup d’entre elles ont été oubliées, faute d’archives », souligne Laggoune. Un appel a été lancé aux familles et aux collectionneurs pour contribuer à la constitution d’un fonds dédié.
En célébrant Baya, l’Algérie ne rend pas seulement hommage à une artiste exceptionnelle : elle reconnaît enfin le rôle central des femmes dans la construction de son identité culturelle. Comme l’écrivait Baya elle-même : « Je peins ce que je vois, ce que je sens, ce que je rêve. » Son rêve, aujourd’hui, devient une réalité partagée.