Bachir Yelles doyen des plasticiens algériens s’éteint

Bachir Yelles, le dernier géant de l’art algérien

La disparition de Bachir Yelles marque la fin d’une époque pour les arts visuels en Algérie. À 101 ans, le doyen des plasticiens du pays s’éteint, emportant avec lui une œuvre qui a redéfini les contours de l’art algérien moderne. Son influence dépasse largement les frontières de la peinture : il a façonné une génération d’artistes, préservé des savoir-faire traditionnels et lié l’identité nationale à une création universellement reconnue.

Son parcours, celui d’un témoin et d’un acteur des bouleversements du XXe siècle algérien, commence en 1921 à Alger. Formé à l’École des beaux-arts d’Alger puis à Paris, il incarne cette rare synthèse entre rigueur académique européenne et racines profondes. Ses toiles, comme La Casbah en flammes ou Les Femmes d’Alger, mêlent abstraction et figuration avec une maîtrise qui a fait de lui une référence incontournable. Mais Yelles n’était pas seulement un peintre. Il était un passeur.

Un engagement artistique au service de la nation

Bachir Yelles a traversés les guerres, les indépendances et les renaissances culturelles. Son œuvre reflète cette histoire : la résistance pendant la colonisation, les espoirs de l’indépendance, puis la quête d’une identité artistique algérienne affranchie des influences extérieures. Ses tableaux ne se contentent pas de représenter ; ils racontent. Chaque trait, chaque couleur porte la mémoire collective, les luttes et les rêves d’un peuple.

Après 1962, son rôle prend une autre dimension. Il participe activement à la refonte de l’enseignement artistique en Algérie, notamment en fondant l’École supérieure des beaux-arts d’Alger. Ses élèves, comme Mohamed Khadda ou M’hamed Issiakhem, deviendront eux-mêmes des figures majeures. Yelles a ainsi construit un pont entre les générations, transmettant une méthode : allier technique et sensibilité, tradition et innovation.

Son engagement ne se limite pas à la peinture. Il s’intéresse aussi à l’artisanat, domaine souvent négligé dans le monde de l’art. Collaborant avec des maîtres tisserands, il réinterprète les motifs kabyles et sahariens, les élevant au rang d’œuvres contemporaines. Ces travaux, exposés en 2010 au Musée national des beaux-arts d’Alger sous le titre Yelles et l’artisanat algérien, révèlent une approche unique : transformer un savoir-faire ancestral en langage artistique. Pour lui, le tapis ou le tissage n’étaient pas de simples objets utilitaires, mais des supports d’expression à part entière.

Un héritage entre reconnaissance et questionnement

La carrière de Bachir Yelles a été couronnée de distinctions. En 1999, il reçoit l’ordre du Mérite national des mains du président Abdelaziz Bouteflika, une récompense qui souligne son apport inestimable à la culture algérienne. Ses œuvres ornent aujourd’hui les murs des plus grands musées du pays : le Musée des beaux-arts d’Oran, le Musée du Bardo à Alger, mais aussi des collections internationales.

Pourtant, sa disparition survient à un moment charnière. L’Algérie tente de redynamiser son secteur culturel, avec des projets ambitieux comme la Cité des arts et de la culture à Alger ou la rénovation des musées nationaux. Dans ce contexte, l’héritage de Yelles prend une résonance particulière. Il rappelle que l’art ne peut se concevoir sans ancrage dans l’histoire et les traditions locales. Son travail montre comment concilier modernité et patrimoine, sans jamais trahir l’un ou l’autre.

Mais son absence pose une question cruciale : qui, parmi les jeunes plasticiens, saura porter cette même exigence ? Les initiatives se multiplient – résidences à la Villa Abd-el-Tif, ateliers du ministère de la Culture – mais le défi reste entier. Yelles a laissé une œuvre si riche que son influence persiste, même après sa mort. Ses toiles, ses dessins et ses collaborations avec les artisans restent des références pour les nouvelles générations. Elles leur rappellent que l’art algérien doit continuer à être un miroir de son époque, tout en puisant dans ses racines.

Un vide, mais une leçon

La mort de Bachir Yelles laisse un vide dans le paysage artistique algérien. Rare étaient les figures capables de combiner une telle maîtrise technique, une telle profondeur historique et un tel engagement militant. Son départ soulève des interrogations sur la pérennité des savoir-faire qu’il a contribué à préserver. L’artisanat algérien, notamment, risque de perdre un de ses plus fervents défenseurs.

Pourtant, son œuvre parle encore. Elle rappelle que l’art, en Algérie, ne peut être déconnecté de son terreau culturel. Les jeunes artistes qui lui succèdent devront trouver leur propre voie, mais en s’inspirant de sa méthode : celle d’un créateur qui a su faire dialoguer le passé et le présent. Son parcours montre aussi que l’art n’est pas un luxe, mais un levier de résistance et d’identité.

À retenir pour les entrepreneurs :
L’exemple de Bachir Yelles illustre comment un secteur – ici, l’art et l’artisanat – peut se réinventer en s’appuyant sur son patrimoine. Pour les entrepreneurs algériens, son héritage rappelle l’importance de lier innovation et tradition, sans jamais perdre de vue les racines locales. Une leçon précieuse dans un pays où la culture reste un moteur économique et identitaire sous-exploité.

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