Le 17 mars 2026, l’ONG internationale Amnesty International a publié un communiqué exigeant l’annulation immédiate de la décision des autorités algériennes de fermer le bureau de l’association SOS Disparus. Cette mesure, prise récemment, suscite des interrogations sur le respect des droits humains en Algérie, notamment en matière de recherche des personnes disparues pendant la décennie noire.
SOS Disparus, créée en 1998, était la seule structure civile dédiée à l’accompagnement des familles de disparus et à la documentation des cas non résolus. Selon Amnesty International, la fermeture du bureau, située à Alger, a été ordonnée par le ministère de l’Intérieur sans justification claire. L’ONG affirme que cette décision « viole le droit des familles à connaître la vérité et à obtenir justice ». Le communiqué précise que SOS Disparus comptait encore plus de 2 000 dossiers actifs, principalement liés aux disparitions forcées des années 1990.
Les autorités algériennes n’ont pas réagi officiellement à cette accusation. Cependant, des sources proches du dossier, citées par le quotidien El Watan, évoquent une « restructuration des associations » dans le cadre de la loi de 2012 régissant les ONG. Cette loi impose aux organisations de la société civile une procédure d’agrément renouvelable, souvent critiquée pour son manque de transparence. SOS Disparus avait obtenu son dernier agrément en 2020, valable pour cinq ans.
Une fermeture dans un contexte tendu
La décision intervient dans un climat marqué par des restrictions croissantes sur les libertés associatives. En 2025, plusieurs ONG locales, dont la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), avaient dénoncé des pressions administratives, allant du gel de comptes bancaires à des refus de renouvellement d’agréments. Le président de la LADDH, Saïd Salhi, avait déclaré à Le Matin d’Algérie que « l’espace civique se rétrécit », une affirmation reprise par Amnesty International dans son rapport annuel sur l’Algérie.
SOS Disparus jouait un rôle clé dans la médiation entre les familles et les institutions étatiques, notamment la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme (CNCPPDH). Cette dernière, créée en 2001, est chargée d’enquêter sur les disparitions, mais son efficacité est régulièrement remise en cause. Selon un rapport de Human Rights Watch publié en 2024, seulement 10 % des dossiers transmis à la CNCPPDH auraient abouti à des réponses concrètes pour les familles.
Réactions internationales et locales
La fermeture de SOS Disparus a provoqué une vague de condamnations. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) a appelé Alger à « respecter ses engagements internationaux », rappelant que l’Algérie a ratifié la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées en 2009. L’Union européenne, par la voix de son porte-parole pour les affaires étrangères, a également exprimé sa « préoccupation » lors d’un point presse à Bruxelles.
En Algérie, la société civile a réagi avec prudence. Le Collectif des familles de disparus en Algérie (CFDA), basé à Paris, a qualifié la mesure de « coup porté à la mémoire des victimes ». En revanche, les médias proches du pouvoir, comme El Moudjahid, n’ont pas évoqué l’affaire, se contentant de relayer les déclarations du ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, sur « l’engagement de l’Algérie en faveur des droits humains », lors d’une conférence à Genève en mai 2026.
Les familles en première ligne
Pour les proches des disparus, la fermeture de SOS Disparus représente une nouvelle épreuve. Fatima B., dont le frère a disparu en 1996 à Blida, témoigne : « Nous n’avons plus personne vers qui nous tourner. SOS Disparus nous aidait à remplir les dossiers, à suivre les procédures. Maintenant, nous sommes seuls. » Son cas n’est pas isolé. Selon les chiffres de la CNCPPDH, plus de 8 000 disparitions forcées ont été recensées entre 1992 et 2002, mais moins de 200 corps ont été identifiés à ce jour.
Les avocats spécialisés dans les droits humains soulignent que la fermeture de l’association complique davantage l’accès à la justice. Me Mustapha Bouchachi, connu pour son engagement dans les dossiers de disparitions, explique : « Sans SOS Disparus, les familles perdent un relais essentiel. Les procédures judiciaires sont déjà longues et complexes, et beaucoup abandonnent faute de soutien. » Il ajoute que les recours devant les tribunaux algériens sont rarement couronnés de succès, en raison de l’absence de cadre juridique clair pour les disparitions forcées.
Vers une nouvelle approche ?
La question des disparus reste un sujet sensible en Algérie, où le pouvoir évite soigneusement toute remise en cause de la réconciliation nationale, promue par l’ancien président Abdelaziz Bouteflika. La Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée en 2005, interdit toute poursuite judiciaire contre les auteurs de crimes durant la décennie noire, au nom de la « stabilité du pays ». Cette disposition est régulièrement critiquée par les défenseurs des droits humains, qui y voient une impunité institutionnalisée.
Cependant, des signes de changement pourraient émerger. En 2025, le président Abdelmadjid Tebboune a annoncé la création d’une « commission vérité » pour faire la lumière sur les disparitions. Cette annonce, faite lors d’un discours à Sétif, n’a pas encore été suivie d’effets concrets. Les observateurs notent que la composition et le mandat de cette commission restent flous, et que son indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif n’est pas garantie.
Un enjeu de mémoire et de justice
La fermeture de SOS Disparus intervient alors que l’Algérie tente de tourner la page des années de violence. Pourtant, pour des milliers de familles, la douleur reste vive. Comme le rappelle Amnesty International, « le droit à la vérité est un droit inaliénable, qui ne peut être sacrifié au nom de la stabilité politique ». L’ONG appelle les autorités à rouvrir le bureau de SOS Disparus et à permettre aux associations de travailler librement.
En attendant, les familles des disparus continuent de se mobiliser, souvent dans l’ombre. Des rassemblements silencieux ont lieu chaque année devant le siège de la CNCPPDH à Alger, mais ils sont rarement couverts par les médias nationaux. La fermeture de SOS Disparus risque d’accentuer leur isolement, alors que la quête de vérité se poursuit, plus de trente ans après les premiers disparitions.