Alger durcit sa loi mémorielle contre Paris

L’Algérie a adopté récemment une loi qualifiant la colonisation française de « crime d’État », une décision qui a provoqué une réaction immédiate de la France et ravivé les tensions entre les deux pays. Le texte, voté par le Parlement algérien, criminalise les actes commis pendant la période coloniale (1830-1962) et prévoit des sanctions contre toute tentative de justification ou de minimisation de ces crimes. Selon l’Agence Presse Service (APS), cette loi s’inscrit dans une démarche de « réparation historique » et de « défense de la souveraineté nationale ».

La France a réagi par la voix de son ministère des Affaires étrangères, qualifiant cette loi d’ »acte hostile » et d’ »instrumentalisation de l’histoire à des fins politiques ». Le Quai d’Orsay a rappelé que les relations franco-algériennes devaient se construire sur « le dialogue et la reconnaissance mutuelle », une position réitérée par le président Emmanuel Macron lors d’un entretien avec des médias français. Pourtant, cette déclaration n’a pas apaisé les critiques en Algérie, où plusieurs voix, dont celle du ministre des Moudjahidine, Laïd Rebiga, ont accusé Paris de « refuser de regarder son passé en face ».

Cette escalade législative s’ajoute à une série de contentieux récents. En avril 2025, la suspension des visas pour les Algériens par la France avait déjà tendu les relations, tandis que les déclarations du président Abdelmadjid Tebboune sur la « nécessité de tourner la page » avaient été interprétées comme une fin de non-recevoir aux excuses françaises. Selon El Watan, cette loi pourrait aussi viser à consolider le soutien interne au pouvoir algérien, alors que les débats sur la mémoire coloniale restent vifs dans l’opinion publique.

Les historiens algériens et français sont divisés sur cette initiative. Djamel Benramdane, professeur à l’Université d’Alger, estime que cette loi « répond à une demande populaire de justice », tandis que Benjamin Stora, historien français spécialiste de l’Algérie, a qualifié le texte de « contre-productif », soulignant que « la mémoire ne se décrète pas par la loi ». Dans une tribune publiée par Libération, plusieurs universitaires ont appelé à une « approche apaisée », rappelant que les travaux de la commission mixte franco-algérienne sur la mémoire, créée en 2022, avaient été suspendus en raison de désaccords persistants.

Sur le plan diplomatique, cette loi risque d’affaiblir les efforts de coopération économique entre les deux pays. La France reste le premier partenaire commercial de l’Algérie, avec des échanges dépassant les 10 milliards de dollars en 2024, selon les données de la Douane algérienne. Pourtant, les investissements français dans les secteurs de l’énergie et des infrastructures pourraient être freinés par ce climat de tension. Le groupe TotalEnergies, déjà engagé dans des projets gaziers en Algérie, a refusé de commenter la situation, mais des sources internes citées par Jeune Afrique indiquent que « les discussions sur de nouveaux contrats sont gelées ».

L’Algérie semble aussi chercher à diversifier ses alliances pour réduire sa dépendance à l’égard de la France. En mars 2026, le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, a effectué une visite à Alger, au cours de laquelle plusieurs accords énergétiques ont été signés. Selon Le Jeune Indépendant, cette visite marque un « retour à la raison stratégique » pour l’Algérie, qui mise désormais sur des partenariats avec l’Union européenne, la Chine et la Russie. La signature récente d’un contrat avec le géant chinois Sinopec pour l’exploration pétrolière dans le bassin de Berkine illustre cette réorientation.

Pourtant, la question mémorielle continue de peser sur les relations bilatérales. En septembre 2025, le président Tebboune avait déclaré que « l’Algérie n’attendait plus d’excuses de la France », une position qui contraste avec les attentes d’une partie de la société algérienne. Selon un sondage réalisé par l’institut Emrhod Consulting, 68 % des Algériens estiment que la France devrait reconnaître officiellement les crimes commis pendant la colonisation, tandis que 22 % considèrent que cette question appartient au passé.

Cette loi pourrait aussi avoir des répercussions sur la communauté algérienne en France, forte de plus de 2 millions de personnes. Plusieurs associations, comme le Collectif des Algériens de France, ont exprimé leur soutien à la démarche algérienne, tandis que d’autres, comme le Conseil des associations algériennes en Europe, ont appelé à « éviter les divisions ». À Marseille, où vit une importante communauté algéro-française, des manifestations ont eu lieu en soutien à la loi, mais aussi pour dénoncer les « amalgames » entre mémoire et politique.

Sur le plan international, cette initiative algérienne pourrait inspirer d’autres pays anciennement colonisés. Le Maroc et la Tunisie ont observé avec attention cette décision, sans pour autant s’en inspirer directement. Selon Yabiladi, le Front Polisario a salué la loi algérienne, la présentant comme un « modèle de résistance contre l’impérialisme », une déclaration qui risque d’alimenter les tensions avec le Maroc, déjà en conflit sur la question du Sahara occidental.

Reste à savoir si cette loi marquera un point de non-retour dans les relations franco-algériennes ou si elle ouvrira la voie à de nouvelles négociations. Pour l’instant, ni Alger ni Paris ne semblent prêts à faire des concessions. Le président Tebboune a réaffirmé que « la dignité de l’Algérie n’est pas négociable », tandis que la France maintient sa position selon laquelle « la mémoire ne doit pas être un obstacle à l’avenir ». Dans ce contexte, les prochains mois seront décisifs pour déterminer si les deux pays parviendront à dépasser leurs divergences ou si elles s’enliseront dans une nouvelle guerre des mémoires.

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