Kamel Daoud explore la décennie noire dans *Houris

Kamel Daoud publie Houris, un roman qui aborde la guerre civile algérienne des années 1990 à travers le regard d’une femme. L’ouvrage, sorti récemment, marque une nouvelle étape dans la littérature algérienne contemporaine en donnant une voix féminine à un conflit souvent raconté par des hommes. Selon Le Temps, Daoud cherche à « sortir de l’oubli » cette période sombre en adoptant une perspective inédite.

Le roman s’inscrit dans une tradition littéraire algérienne où la fiction sert à interroger l’Histoire. Daoud, déjà connu pour Meursault, contre-enquête (2013), Prix Goncourt du premier roman, utilise ici une narratrice pour explorer les traumatismes collectifs. Houris se distingue par son approche intime, loin des récits politiques ou militaires dominants. L’autrice du Temps souligne que ce choix narratif permet de « révéler des vérités enfouies » sur la violence subie par les civils.

La réception de Houris en Algérie reste contrastée. Certains critiques saluent son audace, comme ceux du Quotidien d’Oran, qui y voient une « œuvre nécessaire pour comprendre les silences de la décennie noire ». D’autres, notamment dans les milieux conservateurs, reprochent à Daoud de « remuer des blessures non cicatrisées ». L’écrivain, habitué aux polémiques, assume cette position. Dans un entretien accordé à Ouest-France en juillet 2025, il déclare : « Il faut parfois trahir pour écrire la vérité. »

Un style littéraire au service de la mémoire

Daoud construit Houris autour d’une structure fragmentée, mêlant souvenirs personnels et événements historiques. Le roman évite les dates précises, préférant une chronologie subjective qui reflète l’expérience des victimes. Cette technique rappelle celle d’Assia Djebar dans La Femme sans sépulture (2002), où la mémoire individuelle éclaire l’Histoire collective.

Les références culturelles algériennes sont omniprésentes dans le texte. Daoud intègre des expressions en darija, des proverbes et des chants populaires pour ancrer son récit dans le quotidien des Algériens. Selon El Watan, cette dimension linguistique « renforce l’authenticité du témoignage » et offre une alternative aux récits occidentaux sur la guerre civile.

Réactions et débats en Algérie

La sortie de Houris a relancé les discussions sur la place de la littérature dans la société algérienne. Des universitaires, comme la professeure Fatima-Zohra Boumahdi de l’Université d’Alger, estiment que le roman « ouvre un espace de dialogue » sur une période encore taboue. Boumahdi, citée par Liberté, note que « les écrivains algériens ont un rôle clé à jouer dans la reconstruction mémorielle ».

Cependant, des voix s’élèvent contre cette approche. Le journaliste et essayiste Rachid Boudjera, dans une tribune publiée par El Khabar, critique Daoud pour son « regard extérieur » sur la décennie noire. Boudjera argue que « seuls ceux qui ont vécu la guerre de l’intérieur peuvent en parler avec légitimité ». Cette controverse illustre les tensions persistantes autour de la représentation de cette période.

*Houris* dans le paysage littéraire algérien

Houris s’ajoute à une liste croissante d’œuvres algériennes récentes qui revisitent les traumatismes nationaux. Parmi elles, Les Vertueux (2023) de Salim Bachi, qui aborde la radicalisation islamiste, ou Le Village de l’Allemand (2008) de Boualem Sansal, centré sur les liens entre nazisme et islamisme. Ces romans partagent une volonté commune : utiliser la fiction pour combler les lacunes de l’Histoire officielle.

Le succès international de Houris pourrait aussi influencer les jeunes auteurs algériens. Des maisons d’édition comme Barzakh ou Chihab ont récemment lancé des collections dédiées à la littérature engagée. Selon L’Expression, ces initiatives visent à « encourager une écriture plus audacieuse sur les sujets sensibles ».

Un écrivain entre deux rives

Kamel Daoud, né en 1970 à Mostaganem, incarne cette génération d’auteurs algériens qui naviguent entre deux cultures. Installé à Oran, il écrit régulièrement pour la presse francophone (Le Point, Le Monde) tout en participant aux débats locaux. Son positionnement, à la fois ancré en Algérie et ouvert sur le monde, en fait une figure incontournable.

Dans Houris, Daoud assume pleinement ce double regard. Le roman alterne entre français et arabe, reflétant la complexité linguistique de l’Algérie. Cette hybridité, selon Jeune Afrique, « défie les catégories traditionnelles » et offre une lecture à plusieurs niveaux.

Vers une nouvelle approche de la mémoire ?

Houris relance la question de la transmission de l’Histoire en Algérie. Alors que les archives de la décennie noire restent largement inaccessibles, la littérature apparaît comme un moyen de contourner les silences officiels. Des initiatives comme le projet « Mémoires partagées », lancé par des historiens et des écrivains, montrent une volonté croissante de documenter cette période.

Pourtant, les obstacles restent nombreux. Les pressions politiques et sociales limitent encore la liberté d’expression sur certains sujets. Comme le note Le Matin d’Algérie, « les livres comme Houris sont essentiels, mais leur impact dépendra de la capacité des Algériens à en débattre sans tabou ».

Kamel Daoud, avec Houris, offre une contribution majeure à ce débat. Son roman ne se contente pas de raconter la guerre civile : il invite à repenser la manière dont l’Algérie écrit son Histoire.

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