Disparitions en mer des entrepreneurs algériens

La mer Méditerranée, route mortelle pour les candidats à l’exil économique, emporte aussi des talents locaux. Ryad, jeune entrepreneur d’Oran, cherche depuis des mois son frère parti en embarcation de fortune vers l’Espagne. Son témoignage, diffusé récemment par InfoMigrants, rappelle que les entrepreneurs algériens paient un lourd tribut aux traversées clandestines. Entre 2020 et 2025, plus de 4 000 Algériens ont disparu en mer selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), avec des pics après les crises économiques et l’effondrement du dinar face au dollar. Ces naufrages surviennent alors que les jeunes pousses algériennes peinent à financer leurs projets, faute de fonds propres et de mécanismes de garantie bancaire.

L’exode des cerveaux et des capitaux

Ryad n’est pas seulement un frère en deuil. Il incarne une génération d’entrepreneurs algériens qui, faute d’opportunités locales, envisagent l’émigration comme seule issue. Son frère, Mehdi, 28 ans, gérait un petit commerce de pièces détachées pour véhicules à Sidi Bel Abbès. Après l’échec d’une demande de prêt auprès de la Banque nationale d’Algérie (BNA) – faute de garanties suffisantes –, Mehdi a cédé à la tentation des passeurs. Son parcours illustre un paradoxe : alors que l’Algérie compte plus de 10 000 startups actives en 2025, selon le ministère de la Poste, des Télécommunications, des Technologies de l’information et de la Communication, les fonds alloués aux incubateurs publics (comme l’Agence nationale de valorisation des résultats de la recherche, ANVREDET) restent insuffisants. En 2024, seulement 3 % des 120 milliards de dinars (environ 850 millions d’euros) du Fonds de développement des PME ont été effectivement débloqués, selon des données parlementaires relayées par El Watan.

Les naufrages, symptôme d’un système bloqué

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2023, 2 100 Algériens ont péri en mer, selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), ce qui fait de l’Algérie le troisième pays africain en nombre de victimes après la Libye et le Maroc. Les embarquations, souvent des bateaux de pêche reconvertis, partent principalement de Mostaganem, Oran et Jijel, zones où l’économie informelle représente plus de 40 % de l’activité, selon la Banque mondiale. Pour les entrepreneurs locaux, cette hémorragie humaine se double d’une hémorragie financière : chaque départ représente un capital perdu pour le tissu économique. Une étude de l’Office national des statistiques (ONS) estime que le coût moyen d’un projet entrepreneurial abandonnée par son fondateur atteint 1,2 million de dinars (environ 8 500 euros) – une somme colossale dans un pays où le salaire moyen est de 50 000 dinars (350 euros).

Les raisons de ce départ massif sont multiples. D’abord, l’accès au crédit. Malgré les promesses de réformer le système bancaire, les PME algériennes peinent à obtenir des prêts. En 2025, le taux de rejet des demandes de crédit auprès des banques publiques dépasse 65 %, selon la Fédération algérienne des banques (FAB). Les garanties exigées – souvent deux cautions solvables – sont hors de portée pour des jeunes entrepreneurs sans héritage familial. Ensuite, la fiscalité. Les startups innovantes, comme celles spécialisées dans les énergies renouvelables ou la fintech, se heurtent à une fiscalité complexe. Les droits de douane sur les équipements technologiques, parfois supérieurs à 30 %, alourdissent les coûts de lancement. Enfin, l’instabilité des changes. Avec un dinar qui se déprécie de 10 % par an face au dollar, les importations de matières premières nécessaires à la production deviennent inabordables.

Des solutions existent, mais restent marginales

Face à cette crise, des initiatives isolées émergent. À Alger, l’incubateur Startup Your Life, soutenu par l’ANVREDET, tente de former des entrepreneurs aux techniques de levée de fonds. En 2024, il a accompagné 250 projets, dont 40 % ont obtenu un financement via des business angels locaux. Une percée, mais encore insuffisante. Autre exemple : le Fonds de garantie des investissements (FGI), créé en 2016 pour sécuriser les prêts bancaires, n’a couvert que 15 000 dossiers en neuf ans, pour un montant total de 150 milliards de dinars (1 milliard d’euros). Un ratio de 10 millions de dinars (70 000 euros) par projet, bien en deçà des besoins des secteurs à forte valeur ajoutée comme la pharmacie ou l’agroalimentaire.

À l’étranger, des entrepreneurs algériens tentent de contourner le système. À Paris, le fonds d’investissement Algiers Ventures, lancé en 2021 par des expatriés, a déjà investi 5 millions d’euros dans des startups algériennes à distance. Une solution palliative, mais qui souligne l’absence de mécanismes locaux efficaces. En Espagne, des associations comme SOS Méditerranée estiment que 30 % des naufragés algériens étaient des entrepreneurs ou des travailleurs qualifiés du secteur informel.

Le coût humain et économique de l’inaction

L’État algérien tente de réagir, mais trop lentement. En 2024, le gouvernement a annoncé un plan de 200 milliards de dinars (1,4 milliard d’euros) pour relancer les PME, incluant des subventions à l’export et des formations. Pourtant, selon la Chambre nationale des métiers, seulement 22 % des artisans et commerçants ont accès à ces aides, faute de structures administratives adaptées. Les retards de paiement des subventions, parfois de plus de 18 mois, découragent les bénéficiaires.

Sur le terrain, les associations dénoncent un manque de coordination. À Oran, l’association Entrepreneurs du Futur a recensé 1 200 cas de jeunes entrepreneurs ayant quitté le pays en 2024 pour des raisons économiques. Son président, Kamel Hadjadj, explique : « Les banques refusent nos dossiers au prétexte que nos bilans ne sont pas assez solides. Pourtant, nous créons de la richesse, mais nous ne pouvons pas la prouver sans avoir démarré. C’est un cercle vicieux. »

Un appel à repenser l’écosystème entrepreneurial

La crise des disparitions en mer n’est pas qu’une tragédie humanitaire. C’est aussi un signal d’alarme pour l’économie algérienne. Chaque entrepreneur qui fuit, c’est un projet qui meurt, des emplois qui ne sont pas créés, et une innovation qui s’exporte ailleurs. Pour inverser la tendance, plusieurs pistes sont envisageables :

D’abord, simplifier l’accès au crédit. Le FGI doit être doté de moyens supplémentaires pour couvrir 50 % des prêts accordés aux PME, comme le font d’autres pays africains. Ensuite, assouplir les règles d’importation pour les startups innovantes. La suppression des droits de douane sur les équipements high-tech pourrait dynamiser des secteurs comme la santé ou l’agriculture intelligente. Enfin, créer des fonds souverains dédiés aux entrepreneurs de la diaspora. Des pays comme le Maroc ou la Tunisie ont déjà lancé des mécanismes pour attirer les investissements des expatriés. L’Algérie pourrait s’en inspirer.

Pour Ryad, la question n’est plus de savoir si son frère reviendra, mais comment éviter que d’autres familles ne vivent le même drame. Son histoire rappelle une évidence : un pays qui laisse partir ses entrepreneurs condamne son propre développement.

À retenir pour les entrepreneurs :
– Les subventions publiques pour les PME en Algérie accusent souvent des retards de paiement de plus de 18 mois.
– Les droits de douane sur les équipements technologiques peuvent atteindre 30 %, alourdissant les coûts des startups.
– Le Fonds de garantie des investissements (FGI) n’a couvert que 15 000 projets en neuf ans, pour un montant moyen de 70 000 euros par dossier.

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