L’Algérie a dépensé 4,2 milliards d’euros en importations de produits chimiques cette année, selon un rapport publié récemment par Maghreb Émergent. Ce montant place le secteur parmi les plus gros postes de dépenses en devises du pays, juste derrière les équipements industriels et les produits pharmaceutiques. L’Espagne, premier fournisseur européen, a renforcé sa position sur ce marché, profitant d’une demande algérienne en hausse pour les intrants agricoles, les plastiques et les produits pharmaceutiques de base.
Une dépendance structurelle aux importations chimiques
Les données de l’Office national des statistiques (ONS) confirment cette tendance. En 2024, les importations chimiques représentaient déjà 3,8 milliards d’euros, soit une progression de 10 % en un an. Les engrais, les résines plastiques et les principes actifs pharmaceutiques dominent ces achats. Le ministre de l’Industrie, Ahmed Zeghdar, avait reconnu en mars dernier que « la chimie reste un maillon faible de notre souveraineté industrielle », lors d’une visite à l’usine de fertilisants de Skikda.
Le groupe public Asmidal, principal producteur national d’engrais, couvre à peine 30 % des besoins locaux. Les 70 % restants proviennent de l’étranger, principalement d’Espagne, de France et de Chine. « Nous importons même de l’ammoniac, alors que nous avons du gaz naturel en abondance », déplore un cadre d’Asmidal sous couvert d’anonymat. Cette situation contraste avec les ambitions affichées par le gouvernement, qui vise une autosuffisance dans les secteurs stratégiques d’ici 2030.
L'Espagne renforce sa position
Le retour en force de l’Espagne sur le marché algérien s’explique par plusieurs facteurs. Les entreprises ibériques, comme Repsol ou Fertiberia, bénéficient de coûts de production compétitifs et d’une proximité géographique qui réduit les délais de livraison. Selon les douanes algériennes, les importations en provenance d’Espagne ont augmenté de 22 % au premier semestre 2025, passant de 850 millions à plus d’un milliard d’euros.
Cette dépendance inquiète les industriels locaux. « Chaque fois que l’Espagne augmente ses prix, c’est toute notre chaîne de production qui trinque », explique Mourad B., directeur d’une PME de plasturgie à Oran. Le secteur des emballages, en pleine expansion avec le développement de l’agroalimentaire local, est particulièrement touché. Les résines plastiques importées représentent 60 % des matières premières utilisées par les transformateurs algériens.
Des projets industriels en retard
Pour réduire cette dépendance, le gouvernement a lancé plusieurs projets ces dernières années. Le complexe pétrochimique d’Arzew, dont la mise en service était prévue en 2023, accuse un retard de deux ans. Les travaux, confiés à un consortium sino-algérien, ont été ralentis par des problèmes de financement et des retards dans les livraisons d’équipements. Une fois opérationnel, ce site devrait produire 1,2 million de tonnes de méthanol et 500 000 tonnes de propylène par an.
Autre projet phare : la création d’une filière locale de principes actifs pharmaceutiques. Le groupe Saidal a inauguré en 2024 une usine à Constantine, mais sa capacité reste limitée à quelques molécules génériques. « Nous sommes encore loin de pouvoir concurrencer l’Inde ou la Chine sur les volumes », reconnaît un responsable de Saidal. Les laboratoires privés, comme Biopharm ou Genpharm, continuent d’importer l’essentiel de leurs matières premières.
Les défis logistiques et financiers
Les importateurs algériens pointent également du doigt les contraintes logistiques et financières. Les délais d’obtention des licences d’importation peuvent atteindre trois mois, selon la Chambre algérienne de commerce et d’industrie (CACI). « Entre les banques qui bloquent les transferts et les douanes qui multiplient les contrôles, c’est un parcours du combattant », témoigne un importateur de produits chimiques basé à Alger.
La dépréciation du dinar aggrave la situation. Depuis 2020, la monnaie algérienne a perdu 40 % de sa valeur face à l’euro, renchérissant mécaniquement le coût des importations. Les réserves de change, bien que stabilisées autour de 70 milliards de dollars, restent sous pression. Le gouverneur de la Banque d’Algérie, Rosthom Fadli, a récemment mis en garde contre « une dépendance excessive aux importations, qui fragilise notre balance des paiements ».
Vers une stratégie de substitution industrielle ?
Face à ces défis, les autorités misent sur une relance de l’industrie locale. Le ministre de l’Industrie a annoncé en juin dernier un plan de soutien aux PME du secteur chimique, avec des exonérations fiscales et des prêts à taux préférentiels. « L’objectif est de doubler la production locale d’ici 2027 », a-t-il déclaré lors d’une conférence à Alger.
Des partenariats avec des groupes étrangers sont également à l’étude. Le géant saoudien SABIC a exprimé son intérêt pour investir dans un complexe pétrochimique en Algérie, selon des sources proches du ministère de l’Industrie. Une délégation algérienne s’est rendue à Riyad en septembre pour discuter des modalités de ce projet, qui pourrait représenter un investissement de 2 milliards de dollars.
Pour l’heure, les industriels algériens restent prudents. « Les annonces, on en a entendu beaucoup. Ce qui compte, ce sont les actes », résume un patron du secteur. La chimie, avec ses 4,2 milliards d’euros d’importations annuelles, reste un test pour la capacité de l’Algérie à transformer ses ressources naturelles en valeur ajoutée locale.