L’Algérie contemporaine se déploie comme un palimpseste où se superposent les strates d’une histoire millénaire, les cicatrices d’un État postcolonial et les promesses d’une modernité inachevée. Les actualités de ces dix derniers mois dessinent une cartographie paradoxale : d’un côté, une nation qui s’arme, se connecte et s’étend avec une ambition géostratégique rare en Afrique ; de l’autre, une société civile étouffée, des artistes muselés et des infrastructures promises depuis des décennies, enfin livrées… ou presque. Ce qui frappe, c’est l’absence de hasard dans cette juxtaposition. L’Algérie avance par saccades, comme si chaque progrès technique ou économique devait être contrebalancé par un rappel à l’ordre politique, chaque ouverture commerciale compensée par une crispation identitaire. Derrière les annonces tonitruantes se cache une question lancinante : l’Algérie est-elle en train de construire un avenir, ou de reproduire, sous des formes nouvelles, les vieux dilemmes de la dépendance et du contrôle ?
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**LA GÉOPOLITIQUE DES INFRASTRUCTURES : QUAND L’ALGÉRIE JOUE DANS LA COUR DES GRANDS**
L’année 2025 s’annonce comme un tournant pour l’Algérie, non pas tant par ses réalisations que par la manière dont elles s’inscrivent dans une stratégie de puissance régionale. Les projets pharaoniques – métro, tramway, ligne ferroviaire « stratégique » – ne sont pas de simples équipements publics : ils sont les vecteurs d’une ambition hégémonique discrète mais tenace.
Prenons le cas du métro d’Alger, dont les travaux archéologiques révèlent soudain l’importance des sites antiques. La découverte d’une statuette de Bouddha en Égypte, mise en lumière par des chercheurs algériens, n’est pas anodine : elle rappelle que l’Algérie fut un carrefour des empires romain, byzantin et même indien, bien avant de devenir un État-nation. Ces fouilles, médiatisées avec soin, servent un récit national qui dépasse le cadre maghrébin. L’Algérie se présente comme l’héritière d’une civilisation méditerranéenne et africaine, une manière de légitimer son rôle de pivot entre l’Europe, l’Afrique subsaharienne et le Moyen-Orient. Le parallèle avec la villa gallo-romaine de Plassac, « exceptionnelle par ses dimensions », est éclairant : l’Algérie, comme la Gaule, fut un territoire où se croisèrent les influences, et où l’État moderne cherche aujourd’hui à réactiver cette mémoire pour justifier sa centralité.
Cette centralité s’exprime aussi dans les transports. La nouvelle ligne ferroviaire, qualifiée de « plus grand projet stratégique de l’histoire de l’Algérie indépendante », n’est pas seulement une prouesse technique : elle s’inscrit dans une logique de désenclavement continental. L’Algérie, qui a longtemps tourné le dos à l’Afrique subsaharienne, mise désormais sur les corridors transsahariens pour devenir un hub logistique. Les bus Yutong, « révolutionnaires » selon la presse, symbolisent cette volonté de moderniser l’image du pays, tout en renforçant son autonomie face aux importations européennes. Mais cette autonomie a un prix : la dépendance technologique à la Chine, partenaire invisible mais omniprésent (Huawei en télécoms, Yutong dans les transports). L’Algérie troque une tutelle contre une autre, avec la même question en filigrane : jusqu’où peut-elle aller sans aliéner sa souveraineté ?
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**L’ARMÉE, L’OMBRE PORTÉE DE L’ÉTAT**
Si les infrastructures dessinent les contours d’une puissance émergente, l’armée en est le socle. Les frégates MEKO A-200 commandées à l’Allemagne, la capacité à bloquer le détroit de Gibraltar, la course aux sous-marins face au Maroc : l’Algérie se dote d’une force militaire qui dépasse largement ses besoins défensifs. Cette militarisation n’est pas nouvelle, mais elle prend une dimension inédite dans un contexte régional instable (Libye, Sahel, tensions avec le Maroc).
Le paradoxe est saisissant : alors que l’Algérie vante ses avancées technologiques et économiques, elle reste un État profondément sécuritaire. La répression des artistes (Boualem Sansal, Assalas) et les accusations de « prise d’otage » contre un danseur franco-kabyle rappellent que la liberté d’expression reste un luxe. L’armée, qui contrôle une partie de l’économie (via des entreprises publiques comme Sonatrach ou Sonelgaz), est aussi le garant d’un ordre politique où la contestation est perçue comme une menace existentielle. Cette dichotomie – une Algérie ouverte au monde sur le plan économique, mais verrouillée sur le plan politique – est le fil rouge de toutes les contradictions actuelles.
La question n’est pas tant de savoir si l’Algérie peut devenir une puissance régionale (elle l’est déjà), mais à quel prix. La militarisation à outrance, couplée à une économie encore dépendante des hydrocarbures, crée une vulnérabilité structurelle. Que se passera-t-il lorsque les revenus du gaz et du pétrole ne suffiront plus à financer à la fois les frégates et les tramways ? L’Algérie mise sur la diversification (numérique, commerce intra-africain), mais ces secteurs restent embryonnaires. Le risque est celui d’un État fort, mais d’une société faible – un scénario que l’histoire du Maghreb a déjà connu.
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**LE NUMÉRIQUE, OU L’ILLUSION DE LA MODERNITÉ**
L’annonce du passage à la 5G, douze ans après la 3G, est un symbole parfait de cette Algérie à deux vitesses. D’un côté, une volonté affichée de rattraper le retard technologique (smartphones à 30-40$, 5G FWA pour l’internet fixe) ; de l’autre, des retards accumulés et une méfiance persistante envers les outils numériques. La visite controversée de Laurent Nuñez, ancien coordonnateur du renseignement français, en Algérie, et les déclarations du député RN Jean-Philippe Tanguy sur cette « incompréhension » illustrent les tensions autour de la souveraineté numérique.
L’Algérie veut-elle vraiment une révolution numérique, ou simplement une modernisation contrôlée ? La réponse se trouve dans les détails. La 5G est déployée, mais avec des restrictions d’accès aux VPN et une surveillance accrue des réseaux sociaux. Les opérateurs télécoms africains s’entendent pour produire des smartphones low-cost, mais l’Algérie, qui pourrait être un acteur clé de cette dynamique, reste en retrait. Le numérique algérien est un miroir des ambiguïtés du pays : une vitrine technologique pour l’extérieur, un outil de contrôle pour l’intérieur.
Cette schizophrénie se retrouve dans le commerce. La Foire intra-africaine 2025, avec ses 48 milliards de dollars d’accords, est une avancée majeure. Mais comment concilier cette ouverture avec la promotion des « produits algériens à l’étranger », souvent protégés par des barrières douanières ? L’Algérie veut exporter, mais refuse d’importer. Elle veut attirer les investisseurs, mais maintient un code des investissements restrictif. Cette logique mercantiliste, héritée de l’ère Boumediene, montre ses limites : le pays ne peut pas à la fois se fermer et s’ouvrir.
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**LA SOCIÉTÉ CIVILE, ENTRE RÉSIGNATION ET RÉVOLTE LATENTE**
Le Maghreb est « malade de ses diplômés-chômeurs », titre la presse. En Algérie, le taux de chômage des jeunes dépasse les 30%, et les manifestations estudiantines sont réprimées avec une violence qui contraste avec les discours sur la « jeunesse, avenir de la nation ». Le cas du Bangladesh, où des étudiants ont fait tomber un gouvernement, est scruté avec inquiétude par les régimes autoritaires du monde arabe. En Algérie, la peur d’un scénario similaire explique la répression préventive contre toute forme d’organisation autonome.
Pourtant, la société algérienne n’est pas passive. Les réseaux sociaux, malgré la censure, sont un exutoire. Les artistes, même réduits au silence, continuent de produire (Boualem Sansal, malgré son arrestation, reste une figure incontournable). Les bidonvilles, officiellement éradiqués à 90%, réapparaissent sous d’autres formes – preuve que les problèmes structurels (logement, emploi, corruption) ne se résolvent pas par des annonces ministérielles. La résorption des bidonvilles était « fixée à l’horizon 2016 » : neuf ans plus tard, l’objectif est toujours reporté. Ce décalage entre les promesses et la réalité est le terreau de la défiance.
La société civile algérienne est comme un fleuve souterrain : invisible en surface, mais irriguant les consciences. Le Hirak de 2019 a montré que le peuple pouvait se mobiliser massivement. Aujourd’hui, la répression a étouffé le mouvement, mais pas la colère. Les diplômés-chômeurs, les artistes censurés, les habitants des bidonvilles : tous attendent leur heure. L’Algérie est un volcan endormi, et personne ne sait quand il se réveillera.
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**CONCLUSION : L’ALGÉRIE À LA CROISÉE DES CHEMINS**
L’Algérie de 2025 est un pays de contrastes violents. D’un côté, une puissance régionale qui s’affirme par les armes, les infrastructures et le commerce ; de l’autre, une société civile asphyxiée, une jeunesse désœuvrée et une économie encore trop dépendante des hydrocarbures. Les fils rouges de cette actualité sont clairs : l’Algérie veut jouer dans la cour des grands, mais refuse de payer le prix de la liberté ; elle mise sur la modernité technologique, mais sans moderniser ses institutions ; elle s’ouvre au monde, mais se referme sur elle-même.
Trois scénarios se dessinent pour l’avenir :
1. Le scénario chinois : L’Algérie réussit sa transition économique (diversification, numérique, commerce intra-africain) tout en maintenant un contrôle politique strict. C’est le modèle que le régime semble privilégier, mais il suppose une croissance forte et durable – ce qui est loin d’être garanti.
2. Le scénario turc : Une libéralisation progressive de l’économie, couplée à une ouverture politique mesurée. Mais ce scénario implique une classe moyenne forte et une élite réformiste – deux éléments qui manquent cruellement en Algérie.
3. Le scénario tunisien : Une crise économique et sociale qui force le régime à lâcher du lest, ou à se durcir encore. C’est le scénario le plus probable à moyen terme, surtout si les prix du pétrole chutent.
Quoi qu’il en soit, une chose est certaine : **l’Algérie ne peut