Boualem Sansal adapté à Avignon malgré la censure

Cette semaine, le Festival d’Avignon a présenté une adaptation théâtrale de l’œuvre de Boualem Sansal, écrivain algérien dont les livres sont interdits dans son propre pays. L’événement, rapporté par Le Parisien, met en lumière les tensions persistantes entre la création littéraire et les restrictions politiques en Algérie, tout en offrant une tribune internationale à un auteur dont la voix dérange.

Boualem Sansal, romancier et essayiste né en 1949 à Theniet El Had, est l’un des écrivains algériens les plus controversés. Ses ouvrages, comme Le Village de l’Allemand (2008) ou 2084 : La Fin du monde (2015), critiquent ouvertement les régimes autoritaires, l’islamisme et les dérives du pouvoir. En Algérie, ses livres sont bannis des librairies et des bibliothèques publiques depuis des années. Pourtant, cette censure n’a pas empêché son œuvre de circuler sous le manteau ou d’être lue à l’étranger, où elle est saluée par la critique.

L’adaptation de son texte au Festival d’Avignon, sous le titre « Tous les soirs, il existe sur scène », a été mise en scène par le metteur en scène français Laurent Vacher. Le spectacle, qui mêle théâtre et lecture d’extraits, a été joué devant un public international, dont des Algériens de la diaspora. Selon Le Parisien, la pièce a suscité des réactions contrastées : certains spectateurs ont salué le courage de l’auteur, tandis que d’autres ont exprimé leur frustration face à l’impossibilité de voir ses œuvres jouées en Algérie.

La censure de Boualem Sansal n’est pas un cas isolé. D’autres écrivains algériens, comme Kamel Daoud ou Anouar Benmalek, ont également été visés par des pressions ou des interdictions. En 2021, le ministère de la Culture algérien avait retiré le prix du Roman arabe à Zabor ou les Psaumes de Kamel Daoud, une décision qui avait provoqué un tollé dans les milieux littéraires. Ces restrictions s’inscrivent dans un contexte plus large de contrôle des médias et de la culture, où les autorités algériennes cherchent à limiter les critiques contre le pouvoir.

Pourtant, la littérature algérienne continue de résister. Des éditeurs indépendants, comme les éditions Barzakh, dirigées par Sofiane Hadjadj et Selma Hellal, jouent un rôle clé dans la diffusion d’œuvres audacieuses. Dans un entretien accordé au Monde en 2026, Hadjadj soulignait que « la mémoire de la guerre d’indépendance est encore à vif », expliquant que les sujets sensibles, comme la colonisation ou la décennie noire, restent des tabous difficiles à aborder. Malgré cela, des auteurs comme Rabah Aït-Oufella, dont le roman Sens a été salué par Le Matin d’Algérie, explorent des thèmes personnels et politiques avec une liberté qui contraste avec les contraintes officielles.

L’adaptation de Boualem Sansal à Avignon pose une question centrale : comment la littérature algérienne peut-elle exister pleinement dans un espace où la liberté d’expression est limitée ? Pour l’écrivain, la réponse passe par l’exil ou la diaspora. Dans une interview accordée à Jeune Afrique en 2023, il déclarait : « Je ne peux pas écrire en Algérie. Mes livres y sont interdits, mais ils sont lus en secret. C’est une forme de résistance. » Cette résistance trouve un écho particulier dans les festivals internationaux, où les œuvres algériennes gagnent en visibilité malgré les obstacles.

En Algérie même, la scène littéraire reste dynamique, mais fragmentée. Les librairies indépendantes, comme la librairie du Tiers-Monde à Alger, tentent de contourner la censure en organisant des rencontres avec des auteurs controversés. Les réseaux sociaux jouent également un rôle croissant dans la diffusion des textes, permettant aux lecteurs d’accéder à des œuvres autrement inaccessibles. Pourtant, ces initiatives restent fragiles, soumises aux pressions des autorités ou aux menaces de groupes conservateurs.

Le cas de Boualem Sansal illustre les paradoxes de la littérature algérienne contemporaine. D’un côté, les écrivains sont confrontés à des restrictions qui limitent leur liberté de création. De l’autre, leur persévérance et leur reconnaissance à l’étranger montrent que la parole littéraire ne peut être étouffée. L’adaptation de son œuvre à Avignon n’est pas seulement un hommage à son talent, mais aussi un rappel des défis auxquels font face les créateurs en Algérie.

Pour les Algériens, cette situation soulève des enjeux plus larges. La littérature, en tant que miroir de la société, reflète les tensions politiques et sociales du pays. En censurant des auteurs comme Sansal, les autorités risquent de priver la jeunesse algérienne d’une partie de son histoire et de sa culture. À l’inverse, en soutenant la liberté d’expression, l’Algérie pourrait renforcer son soft power et offrir à ses écrivains une place légitime sur la scène internationale.

En attendant, Boualem Sansal continue d’écrire, malgré les interdictions. Son prochain roman, annoncé pour 2026, promet d’aborder de nouveau les thèmes qui lui sont chers : la mémoire, la résistance et la quête de vérité. En Algérie, ses livres circulent sous le manteau, prouvant que la littérature, même censurée, reste un outil puissant de contestation et de réflexion.

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