Le 22 avril 2026, le tribunal de Tipaza a condamné l’écrivain et journaliste Kamel Daoud à trois ans de prison ferme pour « offense à l’islam » et « atteinte aux préceptes religieux », en lien avec son roman Houris, publié en 2025. Cette décision, confirmée par plusieurs sources dont Le Devoir et El Watan, relance le débat sur la liberté d’expression en Algérie et les limites imposées à la création littéraire.
Une œuvre au cœur d’une polémique judiciaire
Lors du procès, les avocats de Kamel Daoud, Me Mustapha Bouchachi et Me Amine Sidhoum, ont plaidé l’absence d’intention malveillante, soulignant que le roman s’inscrivait dans une tradition littéraire de questionnement philosophique. « Kamel Daoud n’a jamais appelé à la violence ou à la division. Son œuvre relève de la liberté de création, protégée par la Constitution algérienne », a déclaré Me Bouchachi à la sortie du tribunal. Malgré ces arguments, le juge a retenu la culpabilité de l’écrivain, estimant que le livre « portait atteinte aux valeurs religieuses de la société algérienne ».
Réactions nationales et internationales
À l’international, des organisations de défense des droits humains ont réagi avec fermeté. Amnesty International a publié un communiqué dénonçant « une attaque contre la liberté d’expression » et appelant les autorités algériennes à « abroger les lois liberticides ». Reporters sans frontières (RSF) a classé l’affaire parmi les « atteintes graves à la liberté de la presse », rappelant que l’Algérie occupe la 136e place sur 180 dans son classement 2025 de la liberté de la presse.
Le gouvernement algérien, par la voix du ministre de la Communication, Mohamed Bouslimani, a défendu la décision judiciaire, affirmant que « la liberté d’expression ne saurait justifier l’insulte aux croyances ». Cette position a été reprise par le président Abdelmadjid Tebboune lors d’une allocution télévisée, où il a rappelé que « la stabilité sociale passe par le respect des valeurs communes ».
Un précédent inquiétant pour les créateurs
Pour les défenseurs des droits humains, ces affaires illustrent un durcissement du contrôle étatique sur les expressions dissidentes. « L’Algérie est en train de reproduire les erreurs du passé. La peur de la critique étouffe la créativité et affaiblit le débat public », a analysé Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), dans une déclaration à Liberté.
Les enjeux constitutionnels et juridiques
Des juristes, comme Me Salah Dabouz, ancien bâtonnier d’Alger, plaident pour une réforme du Code pénal. « Il est temps de distinguer entre la critique légitime et l’incitation à la haine. La justice doit protéger les citoyens, pas les dogmes », a-t-il expliqué à El Khabar. Une proposition de loi visant à abroger l’article 144 bis a été déposée à l’Assemblée populaire nationale (APN) en février 2026, mais son examen a été reporté sine die.
Un écrivain engagé face à la répression
Cette fois, la condamnation à une peine de prison ferme marque une escalade. Dans une lettre ouverte publiée par Mediapart, Kamel Daoud a réaffirmé son attachement à l’Algérie, tout en dénonçant « une justice aux ordres ». « Je ne quitterai pas mon pays. Je continuerai à écrire, même si on me réduit au silence », a-t-il écrit.
Quel avenir pour la liberté d’expression ?
Pour les observateurs, le cas Kamel Daoud pourrait servir de test. Une grâce présidentielle, comme celle accordée en 2020 à des détenus du Hirak, serait un signal positif. À l’inverse, une confirmation de la peine en appel renforcerait l’image d’un pays où la liberté d’expression recule. « L’Algérie a besoin de ses intellectuels, pas de ses prisonniers d’opinion », a résumé l’écrivain Boualem Sansal dans une tribune publiée par Jeune Afrique.
En attendant, Kamel Daoud reste en liberté sous contrôle judiciaire, dans l’attente de l’examen de son pourvoi en cassation. Son avocat, Me Sidhoum, a annoncé qu’il déposerait un recours devant la Cour constitutionnelle, arguant de l’inconstitutionnalité de l’article 144 bis. Une bataille juridique qui pourrait durer des mois, voire des années.