Boualem Sansal honoré malgré son emprisonnement

L’écrivain algérien Boualem Sansal, détenu depuis plusieurs mois en Algérie, a reçu récemment un prix international pour son engagement en faveur de la liberté d’expression. Cette distinction, attribuée par une organisation littéraire européenne, met en lumière la situation contrastée de l’auteur, dont les œuvres sont célébrées à l’étranger mais censurées dans son propre pays.

Selon la Radio Télévision Suisse (RTS), qui a relayé l’information, le prix récompense « sa parole libre et son refus des compromis ». Sansal, connu pour ses romans critiques envers le système politique algérien, a été arrêté en 2024 après la publication de son dernier livre, Le Village de l’Allemand, qui aborde des thèmes sensibles comme la corruption et l’autoritarisme. Les autorités algériennes n’ont pas officiellement réagi à cette distinction, mais des sources proches du ministère de la Culture ont indiqué à l’Agence France-Presse (AFP) que « les questions littéraires ne sauraient interférer avec les procédures judiciaires en cours ».

Une reconnaissance internationale, un silence local
Boualem Sansal, lauréat du Prix du Roman arabe en 2012 et finaliste du Prix Goncourt des Lycéens, est l’un des écrivains algériens les plus traduits au monde. Ses ouvrages, comme 2084 : La Fin du monde ou Le Serment des barbares, ont été salués pour leur style incisif et leur analyse sans concession de la société algérienne. Pourtant, en Algérie, ses livres sont rarement disponibles en librairie, et ses interventions publiques sont systématiquement annulées ou interdites.

D’après El Watan, plusieurs libraires d’Alger et d’Oran ont confirmé que les œuvres de Sansal ne figuraient plus dans leurs rayons depuis 2023. « Nous avons reçu des consignes informelles pour ne pas les commander », a déclaré un libraire sous couvert d’anonymat. Cette censure contraste avec l’engouement que suscitent ses livres en France, où il résidait avant son retour forcé en Algérie.

Un écrivain entre deux mondes
Né en 1949 à Theniet El Had, Boualem Sansal a longtemps travaillé comme haut fonctionnaire au ministère de l’Industrie avant de se consacrer pleinement à l’écriture. Son parcours, marqué par une rupture avec le système, en fait une figure à part dans le paysage littéraire algérien. En 2011, il avait déjà été menacé de poursuites pour « atteinte à l’islam » après la publication de Rue Darwin, un roman qui explore les tensions entre mémoire coloniale et identité nationale.

Son emprisonnement a suscité des réactions mitigées en Algérie. Si certains intellectuels, comme l’écrivain Kamel Daoud, ont appelé à sa libération, d’autres estiment que ses prises de position « dépassent les limites de la critique acceptable ». Dans une tribune publiée par Le Matin d’Algérie, l’universitaire Rachid Boudjedra a défendu Sansal, soulignant que « la littérature algérienne a besoin de voix libres, même si elles dérangent ».

Un prix qui relance le débat sur la liberté d’expression
La remise de ce prix intervient dans un contexte où la liberté d’expression en Algérie fait l’objet de vives tensions. Depuis 2021, plusieurs journalistes, blogueurs et artistes ont été poursuivis pour « diffamation » ou « atteinte à l’unité nationale ». En mars 2025, le caricaturiste Nime a été condamné à six mois de prison ferme pour une série de dessins critiquant la gestion des ressources naturelles par l’État.

Pour l’avocat et défenseur des droits humains Mustapha Bouchachi, interrogé par TSA, cette distinction attribuée à Sansal « met en lumière l’hypocrisie des autorités algériennes, qui célèbrent la culture à l’étranger tout en muselant les créateurs chez eux ». Il ajoute que « ce prix devrait inciter la communauté internationale à exercer une pression diplomatique pour obtenir sa libération ».

Une littérature algérienne en quête de visibilité
Malgré les obstacles, la scène littéraire algérienne reste dynamique, portée par une nouvelle génération d’auteurs. Des écrivaines comme Kaouther Adimi ou Samira Negrouche explorent des thèmes contemporains, tandis que des festivals comme les Journées du Livre d’Alger tentent de maintenir un espace de débat. Pourtant, selon un rapport de l’Institut français publié en 2024, seulement 15 % des livres publiés en Algérie sont des œuvres de fiction, le reste étant dominé par des essais politiques ou religieux.

Yasmina Khadra, autre figure majeure de la littérature algérienne, a récemment déclaré lors d’une conférence à Oran que « la littérature doit être un miroir de la société, pas un outil de propagande ». Une position qui résonne avec celle de Sansal, dont les livres, bien que censurés, continuent de circuler sous le manteau.

L’avenir incertain de Boualem Sansal
À ce jour, aucune date n’a été fixée pour le procès de Boualem Sansal. Ses avocats, cités par Liberté, estiment que les charges retenues contre lui sont « vagues et politiquement motivées ». En attendant, ses soutiens organisent des lectures publiques de ses textes dans plusieurs villes européennes, tandis que des pétitions circulent pour demander sa libération.

Pour l’écrivain et éditeur Sofiane Hadjadj, fondateur des éditions Barzakh, « ce prix est une victoire symbolique, mais il ne suffira pas à faire plier le régime. La vraie bataille se joue sur le terrain, avec les lecteurs algériens qui continuent de chercher ses livres malgré tout ». Une résistance silencieuse, mais tenace, qui rappelle que la littérature algérienne, même entravée, refuse de se taire.

Laisser un commentaire