L’Algérie et l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ont engagé ces derniers mois des discussions pour clarifier les contours de leur coopération, dans un contexte marqué par les tensions régionales et les recompositions géopolitiques en Méditerranée. Si les deux parties évitent soigneusement le terme d’alliance, les échanges récents révèlent une volonté de structurer un dialogue sécuritaire plus transparent, notamment sur les questions migratoires, terroristes et énergétiques.
Les rencontres entre responsables algériens et représentants de l’OTAN se sont multipliées depuis 2023, avec une accélération notable en 2024. En février dernier, Farah Dakhlallah, première porte-parole de l’OTAN d’origine arabe et de nationalité algérienne, a pris ses fonctions à Bruxelles. Son arrivée a été perçue comme un signal fort de l’institution atlantique, qui cherche à renforcer ses liens avec les pays du flanc sud, dont l’Algérie. Dakhlallah a déclaré à Al-Monitor que son rôle visait à « améliorer la communication entre l’OTAN et les partenaires méditerranéens », tout en insistant sur le respect de la souveraineté des États.
Une coopération ciblée sur la sécurité régionale
Les enjeux de sécurité dominent les discussions. En octobre 2025, des parlementaires de l’OTAN se sont rendus à Madrid et Melilla pour évaluer les défis communs sur le flanc sud de l’Europe. Selon un communiqué de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN (NATO PA), les échanges ont porté sur la lutte contre le terrorisme, la gestion des flux migratoires et la stabilité en Libye. L’Algérie, qui partage une frontière de 1 000 kilomètres avec ce pays, est un acteur clé dans ces dossiers. Le général Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), a souligné lors d’une rencontre avec des officiers de l’OTAN que « l’Algérie ne tolérera aucune menace à sa sécurité ou à celle de ses voisins », une position relayée par l’agence officielle APS.
La question migratoire est particulièrement sensible. L’Algérie, pays de transit pour des milliers de migrants subsahariens, a renforcé ses contrôles aux frontières, mais refuse d’être réduite à un « gendarme » de l’Europe. Selon Jeune Afrique, les responsables algériens ont rappelé à leurs interlocuteurs de l’OTAN que la coopération devait s’inscrire dans un cadre « équilibré et non imposé ». Le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a récemment déclaré que « l’Algérie ne signera aucun accord qui remettrait en cause sa souveraineté ou ses intérêts nationaux ».
L’énergie et la stabilité économique au cœur des échanges
L’Algérie, premier fournisseur de gaz de l’Europe après la Russie, joue un rôle central dans la stratégie énergétique de l’OTAN. Les livraisons de gaz algérien vers l’Europe ont augmenté de 20 % en 2024, selon les données de la Sonatrach. Cette dépendance mutuelle a poussé les deux parties à aborder la question sous un angle sécuritaire. En mai 2026, un séminaire organisé à Rome par l’Assemblée parlementaire de l’OTAN a célébré les 30 ans du Dialogue méditerranéen (GSM), un forum qui inclut l’Algérie depuis 1994. Les discussions ont porté sur la protection des infrastructures énergétiques, notamment les gazoducs reliant l’Algérie à l’Europe via l’Espagne et l’Italie.
Le ministre de l’Énergie, Mohamed Arkab, a insisté sur la nécessité de « sécuriser les corridors énergétiques » face aux menaces hybrides, comme les cyberattaques ou les sabotages. La Sonatrach a d’ailleurs signé en 2025 un protocole d’accord avec des entreprises européennes pour moderniser ses pipelines et renforcer leur surveillance. Ces initiatives s’inscrivent dans une logique de diversification des partenariats, alors que l’Algérie cherche à réduire sa dépendance aux revenus pétroliers.
Une relation sous tension avec le Maroc
La rivalité algéro-marocaine pèse sur les dynamiques régionales et influence indirectement les relations entre l’Algérie et l’OTAN. Le Maroc, allié historique des États-Unis et membre du Partenariat pour la paix de l’OTAN, bénéficie d’un soutien militaire et diplomatique accru de l’Occident. En 2024, Rabat a obtenu le statut de « partenaire majeur non-OTAN » (Major Non-NATO Ally), une distinction qui a irrité Alger. Selon Le Matin d’Algérie, les autorités algériennes voient dans cette décision une tentative de « contourner » leur influence en Afrique du Nord.
L’Algérie a réagi en durcissant sa position sur le Sahara occidental, où elle soutient le Front Polisario. En octobre 2024, le président Abdelmadjid Tebboune a réaffirmé devant l’Assemblée générale des Nations unies que « la solution au conflit sahraoui passe par l’autodétermination du peuple sahraoui », une déclaration perçue comme un camouflet pour le Maroc. Ces tensions compliquent les efforts de l’OTAN pour harmoniser sa stratégie au Maghreb, où chaque pays défend ses propres intérêts.
Les limites d’un partenariat sans alliance
Malgré ces avancées, l’Algérie maintient une distance prudente avec l’OTAN. Contrairement au Maroc, elle refuse de participer aux exercices militaires conjoints ou d’intégrer des structures de coopération approfondie. Le général Chengriha a rappelé en 2025 que « l’Algérie n’est pas un État vassal » et que sa politique étrangère reste guidée par « la non-ingérence et le respect de la souveraineté ». Cette position est partagée par une large partie de l’opinion publique algérienne, où les souvenirs de la colonisation et les critiques contre l’Occident restent vifs.
Les réseaux sociaux algériens ont d’ailleurs été le théâtre d’une campagne de désinformation en janvier 2025, lorsque des influenceurs pro-régime ont accusé l’OTAN de chercher à « déstabiliser » l’Algérie. Le Point a révélé que ces comptes, souvent liés à des cercles proches du pouvoir, diffusaient des vidéos alarmistes sur une prétendue « mainmise étrangère » sur l’économie algérienne. Ces manipulations montrent à quel point le sujet reste sensible.
Vers une coopération pragmatique
Pourtant, les deux parties semblent déterminées à avancer. En juillet 2024, Jeune Afrique a rapporté que des experts algériens et de l’OTAN travaillaient sur un cadre de coopération « à la carte », centré sur des domaines précis comme la lutte contre le terrorisme ou la cybersécurité. L’Algérie a également exprimé son intérêt pour des échanges en matière de formation militaire et de modernisation de ses forces armées, sans pour autant s’engager dans une alliance formelle.
La nomination de Farah Dakhlallah à la tête de la communication de l’OTAN pourrait faciliter ce dialogue. Dans une interview accordée à Al-Monitor, elle a souligné que « l’Algérie est un partenaire incontournable pour la stabilité en Méditerranée » et que l’OTAN devait « comprendre ses priorités ». Cette approche pragmatique pourrait permettre de dépasser les méfiances historiques et de construire une relation plus équilibrée.
L’Algérie et l’OTAN semblent ainsi engagées dans une danse délicate, où chaque pas est mesuré pour éviter les faux pas. Si les divergences persistent, les intérêts communs – sécurité, énergie, stabilité régionale – pourraient bien l’emporter sur les réticences. Reste à savoir si cette coopération saura résister aux pressions géopolitiques et aux rivalités maghrébines.