L’oued El Harrach, qui traverse plusieurs communes de la wilaya d’Alger, est devenu un symbole des dégâts environnementaux accumulés en Algérie. Karim Ouamane, expert en environnement et ancien directeur général de l’Agence nationale des déchets (AND), a révélé dans une interview accordée à El Watan que des décennies de rejets industriels et domestiques ont formé une couche toxique au fond du cours d’eau. « Les analyses montrent une concentration alarmante de métaux lourds, de produits chimiques et de déchets organiques non traités », a-t-il déclaré.
Les conséquences de cette pollution sont visibles à plusieurs niveaux. Les riverains de l’oued, notamment dans les quartiers de Bab Ezzouar, El Harrach et Bordj El Kiffan, subissent des odeurs nauséabondes et une prolifération d’insectes. Les pêcheurs locaux, dont l’activité a presque disparu, témoignent de la raréfaction des poissons et de la contamination des espèces restantes. « Il y a vingt ans, on pouvait encore pêcher ici. Aujourd’hui, même les rats évitent l’eau », confie un habitant sous couvert d’anonymat.
Les sources de cette pollution sont multiples. Les rejets industriels des zones d’activité voisines, comme celle de Rouïba, ont longtemps été déversés sans traitement dans l’oued. Les eaux usées domestiques, souvent non épurées, s’ajoutent à ce cocktail toxique. Selon Karim Ouamane, les stations d’épuration existantes, comme celle de Baraki, fonctionnent en dessous de leurs capacités en raison de problèmes techniques et de maintenance. « Le réseau d’assainissement est vétuste et saturé. Les eaux pluviales, mélangées aux eaux usées, débordent régulièrement et finissent dans l’oued », explique-t-il.
Les autorités algériennes ont lancé plusieurs initiatives pour tenter de remédier à cette situation. En 2020, un projet de dépollution de l’oued El Harrach a été annoncé, avec un budget de plusieurs milliards de dinars. Ce projet prévoyait la construction de nouvelles stations d’épuration, la réhabilitation des réseaux d’assainissement et le dragage des sédiments toxiques. Cependant, selon des sources locales, les travaux ont pris du retard en raison de problèmes administratifs et de financements. « Les appels d’offres ont été lancés, mais les entreprises sélectionnées peinent à démarrer les travaux. Les riverains ne voient toujours pas d’amélioration », indique un responsable municipal.
La pollution de l’oued El Harrach n’est pas un cas isolé en Algérie. D’autres cours d’eau, comme l’oued Seybouse à Annaba ou l’oued Cheliff, souffrent de problèmes similaires. Les experts soulignent que la gestion des déchets et des eaux usées reste un défi majeur pour le pays. L’Agence nationale des déchets (AND) a récemment lancé une campagne de sensibilisation pour encourager le tri sélectif et la réduction des déchets plastiques. « Il faut une approche globale, qui combine la modernisation des infrastructures, la sensibilisation des citoyens et la responsabilisation des industriels », estime un responsable de l’AND.
Les conséquences environnementales et sanitaires de cette pollution sont préoccupantes. Les métaux lourds, comme le plomb et le mercure, peuvent s’accumuler dans la chaîne alimentaire et affecter la santé des populations. Les études menées par des chercheurs algériens ont montré des taux élevés de maladies respiratoires et de cancers dans les zones riveraines de l’oued. « Les enfants sont particulièrement vulnérables. Les écoles situées près de l’oued enregistrent des cas d’asthme et d’allergies en augmentation », souligne un médecin de la polyclinique de Bab Ezzouar.
Pour Karim Ouamane, la solution passe par une volonté politique forte et une coordination entre les différents acteurs. « Il faut un plan d’urgence pour l’oued El Harrach, avec des objectifs clairs et des échéances précises. Les riverains ne peuvent plus attendre », insiste-t-il. Il propose également la création d’une task force dédiée, composée d’experts, de représentants des collectivités locales et des industriels, pour superviser les travaux et assurer leur suivi.
Les associations locales, comme l’Association de protection de l’environnement d’El Harrach, multiplient les actions pour alerter l’opinion publique. Elles organisent des campagnes de nettoyage, des ateliers de sensibilisation et des marches pour réclamer des mesures concrètes. « Nous ne voulons plus de promesses. Nous voulons des actes », déclare un membre de l’association.
La pollution de l’oued El Harrach est un défi environnemental majeur pour l’Algérie. Elle illustre les lacunes du pays en matière de gestion des déchets et des eaux usées, mais aussi les efforts nécessaires pour y remédier. Si les initiatives récentes montrent une prise de conscience, leur mise en œuvre effective reste cruciale pour redonner à ce cours d’eau sa place dans l’écosystème et améliorer la qualité de vie des riverains.