Le tapis de Babar menacé par l’oubli

Le tapis de Babar, joyau de l’artisanat traditionnel algérien, risque de disparaître si des mesures urgentes ne sont pas prises. Originaire de la région de Khenchela, ce savoir-faire ancestral, transmis de génération en génération depuis des siècles, peine à survivre face à la concurrence des produits industriels et au manque de soutien institutionnel. Selon horizons.dz, les artisans locaux tirent la sonnette d’alarme depuis plusieurs années, mais leurs appels restent largement ignorés.

Un patrimoine unique en danger

Le tapis de Babar se distingue par ses motifs géométriques complexes et ses couleurs vives, inspirés des paysages montagneux de l’Aurès. Fabriqué à partir de laine de mouton locale, teinte avec des pigments naturels, il incarne l’identité culturelle de la région. Pourtant, aujourd’hui, moins d’une dizaine d’artisans maîtrisent encore l’ensemble des techniques de tissage traditionnelles. « Les jeunes ne veulent plus apprendre ce métier, car il est trop difficile et peu rentable », explique Ahmed Benali, l’un des derniers maîtres tisserands de la commune de Babar.

La disparition progressive de ce savoir-faire s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la baisse de la demande locale et touristique, due à la concurrence des tapis synthétiques, moins chers mais de qualité inférieure. Ensuite, le manque de formation professionnelle adaptée : les écoles d’artisanat de la région ne proposent pas de cursus spécifique au tapis de Babar. Enfin, l’absence de protection juridique aggrave la situation. Contrairement au tapis de Ghardaïa ou à la poterie de Médéa, le tapis de Babar n’est pas classé au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, ce qui limite les possibilités de financement et de promotion.

Des initiatives locales pour sauver le métier

Face à cette situation, quelques artisans et associations tentent de préserver ce patrimoine. L’association « El Aurès pour le patrimoine » organise régulièrement des ateliers de formation pour les jeunes, en collaboration avec des maîtres tisserands. « Nous avons formé une vingtaine de personnes cette année, mais cela reste insuffisant », confie Fatima Zohra, présidente de l’association. Elle souligne également le rôle crucial des femmes dans la transmission du savoir-faire, car ce sont elles qui, traditionnellement, tissent les tapis.

Par ailleurs, certains artisans misent sur l’innovation pour moderniser le produit sans en altérer l’authenticité. C’est le cas de Karim Bouzidi, qui a lancé une marque de tapis de Babar revisités, intégrant des motifs contemporains tout en conservant les techniques traditionnelles. « Nous ciblons une clientèle jeune et internationale, via les réseaux sociaux et les plateformes de vente en ligne », explique-t-il. Son initiative a déjà permis de vendre une centaine de tapis à l’étranger, notamment en France et au Canada.

Un manque de soutien institutionnel criant

Malgré ces efforts, les artisans déplorent le manque de soutien de la part des autorités. « Nous avons besoin d’un plan national pour la sauvegarde du tapis de Babar, avec des financements pour la formation, la recherche et la commercialisation », insiste Ahmed Benali. Selon lui, le ministère de la Culture et le ministère du Tourisme pourraient jouer un rôle clé en intégrant ce produit dans les circuits touristiques et en organisant des expositions à l’étranger.

Pour l’instant, les rares actions gouvernementales se limitent à des participations ponctuelles à des salons internationaux, comme celui de Paris en 2026, où le tapis de Babar a été présenté aux côtés d’autres produits artisanaux algériens. Mais ces initiatives restent trop sporadiques pour avoir un impact durable. « Ce n’est pas avec deux ou trois expositions par an que nous allons sauver ce patrimoine », regrette Fatima Zohra.

Une lueur d'espoir à l'international

À l’étranger, le tapis de Babar commence à susciter l’intérêt des collectionneurs et des amateurs d’artisanat traditionnel. En mai 2026, le Centre culturel algérien à Paris a organisé une exposition dédiée à ce produit, attirant plus de 5 000 visiteurs. « Les Français sont fascinés par l’histoire et la qualité de ces tapis. Beaucoup nous ont demandé où les acheter », raconte le commissaire de l’exposition, Mohamed Larbi.

Cette reconnaissance internationale pourrait être une opportunité pour les artisans algériens, à condition qu’ils bénéficient d’un accompagnement logistique et financier. « Nous pourrions exporter davantage si nous avions accès à des marchés comme l’Europe ou les États-Unis, mais cela nécessite des certifications et des labels de qualité que nous n’avons pas les moyens d’obtenir », explique Karim Bouzidi.

Un appel à l'action

La sauvegarde du tapis de Babar ne dépend pas seulement des artisans, mais aussi des consommateurs algériens et des institutions. Les premiers peuvent soutenir ce patrimoine en achetant des produits locaux plutôt que des imitations industrielles. Les secondes doivent mettre en place des politiques publiques ambitieuses, comme un fonds de soutien à l’artisanat traditionnel ou des partenariats avec des écoles d’art et de design.

Sans ces mesures, le tapis de Babar pourrait bien disparaître d’ici une génération, emportant avec lui une partie de l’histoire et de l’identité de l’Algérie. Comme le résume Ahmed Benali : « Un peuple qui perd son artisanat perd une partie de son âme. »

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