Depuis le début de l’année 2025, le Maroc accélère la construction de son propre complexe militaro-industriel, une stratégie qui redessine les équilibres géopolitiques au Maghreb. Selon une enquête publiée récemment par Le360, Rabat multiplie les partenariats internationaux et les investissements locaux pour réduire sa dépendance aux importations d’armements, tout en consolidant sa position face à son voisin algérien.
Une industrie naissante, des ambitions claires
Le Maroc a lancé en 2024 plusieurs projets structurants, dont la création de la Société Marocaine d’Armement et de Technologie (SMAT), une entité publique chargée de superviser la production nationale d’équipements militaires. D’après Le360, cette société a déjà signé des accords avec des entreprises européennes et américaines, notamment dans les domaines des drones, des systèmes de défense aérienne et des véhicules blindés. Parmi les partenaires cités figurent l’italien Leonardo, l’américain Lockheed Martin et l’israélien Elbit Systems, ce dernier étant déjà impliqué dans la modernisation des forces armées marocaines.
L’objectif affiché par Rabat est double : atteindre 50 % d’autonomie dans la production d’armements d’ici 2030 et exporter une partie de cette production vers l’Afrique subsaharienne. Le ministre marocain de la Défense, Abdellatif Loudiyi, a déclaré en février 2025 que « le Maroc ne peut plus dépendre exclusivement de ses alliés pour assurer sa sécurité ». Une position qui intervient dans un contexte de tensions persistantes avec l’Algérie, notamment autour de la question du Sahara occidental.
L’Algérie en alerte, SONATRACH et l’armée en première ligne
Face à cette montée en puissance, l’Algérie a renforcé ses propres capacités militaires. Selon des sources proches du ministère de la Défense nationale (MDN), Alger a augmenté son budget militaire de 12 % en 2025, portant les dépenses à près de 15 milliards de dollars. Une partie de ces fonds est consacrée à la modernisation de l’arsenal existant, notamment les systèmes de défense aérienne russes S-400 et les avions de combat Su-30.
Parallèlement, SONATRACH joue un rôle clé dans cette dynamique. Le géant pétrolier algérien a signé en 2024 un accord avec la société russe Rostec pour la construction d’une usine de production de munitions et d’explosifs à Tiaret. Ce projet, dont les travaux ont débuté en 2025, vise à réduire la dépendance de l’Algérie aux importations de munitions, tout en créant des emplois locaux. Un responsable de SONATRACH, cité par El Watan, a précisé que « cette usine permettra de couvrir 60 % des besoins de l’armée algérienne d’ici 2027 ».
Les partenariats internationaux, un enjeu stratégique
Le Maroc mise sur des alliances avec des pays occidentaux pour accélérer son industrialisation militaire. En 2024, Rabat a obtenu le statut de « partenaire majeur non-OTAN » des États-Unis, une distinction qui lui donne accès à des technologies de pointe et à des formations pour ses ingénieurs. De son côté, l’Algérie maintient ses liens historiques avec la Russie, tout en diversifiant ses fournisseurs. En 2025, Alger a commandé des systèmes de défense chinois HQ-9, une première pour le pays, et a renforcé sa coopération avec l’Italie dans le domaine des radars et des communications sécurisées.
Cette course aux armements s’inscrit dans un contexte régional tendu. Les relations entre l’Algérie et le Maroc restent marquées par le conflit du Sahara occidental, où Rabat bénéficie du soutien des États-Unis et de plusieurs pays européens, tandis qu’Alger appuie le Front Polisario. En mars 2025, le président Abdelmadjid Tebboune a réaffirmé, lors d’un discours à la nation, que « l’Algérie ne restera pas les bras croisés face aux provocations ». Une déclaration qui intervient après des manœuvres militaires marocaines près de la frontière algérienne, qualifiées de « menace directe » par le MDN.
Les conséquences économiques et géopolitiques
Le développement d’une industrie militaire locale a des répercussions économiques pour les deux pays. Au Maroc, les investissements dans ce secteur ont créé plus de 5 000 emplois directs depuis 2023, selon les chiffres du ministère de l’Industrie. À terme, Rabat espère exporter ses équipements vers des pays africains, où sa diplomatie est très active. L’Algérie, de son côté, mise sur la création d’emplois qualifiés et la réduction des coûts liés aux importations d’armes. Cependant, certains analystes, comme ceux du Think Tank Maghreb Economic Forum, soulignent que cette course aux armements pourrait peser sur les budgets sociaux des deux pays, déjà fragilisés par la baisse des revenus pétroliers.
Un équilibre régional à surveiller
Les observateurs s’interrogent sur les risques d’escalade. Pour le chercheur en géopolitique Ahmed Adimi, interrogé par TSA, « la militarisation croissante du Maghreb est un phénomène inquiétant, mais elle reste pour l’instant contenue par des mécanismes de dialogue, comme ceux de l’Union africaine ». Cependant, les incidents frontaliers se multiplient, comme en témoignent les 26 corps de migrants retrouvés à la frontière algéro-marocaine depuis le début de l’année 2026, selon InfoMigrants. Ces tensions rappellent que la stabilité de la région dépend aussi de la gestion des crises humanitaires et des flux migratoires.
Dans ce contexte, l’Algérie et le Maroc semblent engagés dans une compétition stratégique où l’indépendance militaire est devenue un enjeu central. Pour l’Algérie, la priorité reste de préserver sa souveraineté tout en évitant une course aux armements coûteuse. Pour le Maroc, il s’agit de consolider son statut de puissance régionale, avec le soutien de ses alliés occidentaux. Une équation complexe, où chaque décision pourrait faire basculer l’équilibre du Maghreb.