—
**L’Algérie à la croisée des temps : entre mémoire vive et accélération stratégique**
L’Algérie contemporaine se déploie comme un palimpseste où chaque couche historique – la guerre d’indépendance, la décennie noire, la rente pétrolière, les printemps arabes avortés – se superpose à des défis contemporains d’une brutalité nouvelle. Les actualités des dix derniers jours dessinent moins une mosaïque disparate qu’un système de tensions structurantes, où se jouent simultanément la réinvention de la souveraineté, la quête d’un modèle économique post-rentier, et la redéfinition de son rôle dans un ordre mondial en recomposition.
Trois fils rouges émergent avec une netteté troublante :
1. La souveraineté comme obsession – militaire, numérique, énergétique, et même mémorielle – qui irrigue chaque domaine, des cyberattaques aux partenariats solaires avec la Chine.
2. L’émancipation par l’innovation, mais une innovation contrôlée, où l’État algérien joue un rôle de chef d’orchestre, quitte à étouffer les dynamiques bottom-up.
3. La dialectique du local et du global, où l’Algérie oscille entre une diplomatie de puissance régionale (Méditerranée, Sahel) et des dépendances structurelles (technologie chinoise, marché européen).
Ces dynamiques révèlent une Algérie en transition permanente, où les héritages – FLN, armée, rente – ne sont plus des boulets, mais des leviers réinvestis dans une stratégie de survie géopolitique. Reste à savoir si cette réinvention saura éviter le piège de l’autoritarisme modernisateur, ce « despotisme éclairé » qui a si souvent étouffé les sociétés postcoloniales.
—
**1. Souveraineté numérique : le cyberespace comme nouveau champ de bataille**
La récurrence des cyberattaques contre les institutions algériennes (site des impôts, ministère de la Transition numérique) n’est pas un épiphénomène, mais le symptôme d’une vulnérabilité stratégique. Comme le souligne Badr Bellaj, ces attaques révèlent un « retard crucial » – non pas technique, mais politique. L’Algérie, qui a bâti son indépendance sur la maîtrise des frontières physiques (armée, hydrocarbures), découvre avec effroi que la souveraineté se joue désormais dans les couches invisibles du numérique.
La réponse algérienne est double :
– Militarisation : L’ANP (Armée nationale populaire) se mobilise face aux « nouvelles menaces », confirmant que le cyberespace est désormais un domaine réservé des militaires, au même titre que la dissuasion nucléaire ou la surveillance des frontières.
– Nationalisation des infrastructures : Le ministère de la Transition numérique annonce une « riposte » qui passe par le développement de solutions locales. Mais ici se niche une contradiction : comment concilier souveraineté technologique et dépendance aux géants chinois (comme pour les centrales solaires) ou européens (partenariats avec l’UE) ?
Cette tension rappelle le paradoxe algérien des années 1970, quand le pays nationalisait ses hydrocarbures tout en s’appuyant sur des experts étrangers. Aujourd’hui, la souveraineté numérique algérienne ressemble à un mirage technologique : on construit des remparts, mais on importe les briques.
—
**2. L’énergie : le solaire comme miroir des dépendances et des ambitions**
L’annonce de la construction de centrales solaires par une entreprise chinoise (3200 MW en ligne de mire) est un cas d’école de la diplomatie énergétique algérienne. Officiellement, il s’agit d’une diversification bienvenue, après des décennies de dépendance aux hydrocarbures. En réalité, cette transition est moins une rupture qu’une reconfiguration des dépendances :
– Dépendance technologique : La Chine, déjà partenaire clé dans les infrastructures (autoroutes, barrages), étend son emprise sur le secteur énergétique. L’Algérie reproduit ici le schéma classique des pays du Sud : échanger des ressources contre de la technologie, sans maîtriser les chaînes de valeur.
– Dépendance géopolitique : En se tournant vers Pékin, Alger cherche à réduire sa dépendance à l’Europe (son premier client gazier), mais s’expose à de nouvelles pressions. La Chine n’est pas un partenaire désintéressé : elle voit dans l’Algérie un relais pour ses nouvelles Routes de la Soie, et un contrepoids à l’influence française en Afrique.
Pourtant, cette transition solaire n’est pas qu’une soumission. Elle révèle aussi une stratégie de puissance régionale :
– Exportation du modèle : L’Algérie, qui a longtemps été un importateur net d’énergie, se positionne comme un futur exportateur d’électricité verte vers l’Europe (via des câbles sous-marins en projet). Une façon de reprendre la main sur son destin énergétique, tout en monétisant son ensoleillement.
– Soft power décolonial : En développant des filières comme l’argan (avec la création de micro-entreprises), l’Algérie mise sur une économie de la résilience, qui valorise ses ressources locales tout en s’inscrivant dans les discours panafricains de souveraineté alimentaire.
Reste une question cruciale : cette transition énergétique sera-t-elle inclusive ? Les annonces de l’ANGEM (« 1000 femmes, 1000 projets ») suggèrent une volonté d’associer les populations, mais dans un pays où l’économie informelle représente 50% du PIB, ces initiatives risquent de rester marginales sans une refonte profonde du système bancaire et fiscal.
—
**3. Diplomatie algérienne : entre Méditerranée et multipolarité**
L’Algérie joue simultanément sur trois échiquiers :
1. L’Europe : La commissaire européenne Dubravka Suica qualifie l’Algérie de « partenaire stratégique clé », un langage qui tranche avec les tensions récurrentes sur les visas, les droits de l’homme ou la question sahraouie. Cette lune de miel s’explique par la crise énergétique européenne : l’Algérie est le 3e fournisseur de gaz de l’UE, et Bruxelles a besoin de stabilité à ses portes.
2. La Chine : Le partenariat solaire s’inscrit dans une relation plus large, où Pékin finance infrastructures et technologies en échange d’un accès aux ressources et d’une influence géopolitique. L’Algérie devient ainsi un pivot dans la stratégie chinoise en Afrique du Nord, au moment où l’Italie quitte les Routes de la Soie.
3. Le Sud global : Les références à un « cheminement décolonial commun » avec l’Angola ou le Mozambique (dans le contexte du décès de Liamine Zéroual) ne sont pas que rhétoriques. L’Algérie se pose en leader des pays non-alignés, comme en témoignent ses prises de position sur la Palestine, le Sahel, ou la réforme de l’ONU.
Cette diplomatie multivectorielle est habile, mais elle révèle une fragilité structurelle : l’Algérie dépend à la fois de l’Europe (pour ses exportations de gaz), de la Chine (pour ses infrastructures), et des pays du Sud (pour sa légitimité politique). Comment concilier ces intérêts divergents ? La réponse algérienne semble être : jouer sur tous les tableaux, sans s’engager pleinement sur aucun.
—
**4. L’armée et la mémoire : quand l’histoire devient un enjeu de pouvoir**
La mort de Liamine Zéroual, ancien président et vétéran de la guerre d’indépendance, est un événement symbolique qui éclaire la fabrique de la légitimité en Algérie. Zéroual incarne une époque charnière : celle de la transition post-Boumediène, où l’armée a dû composer avec les revendications démocratiques (années 1990) tout en gardant le contrôle du pouvoir.
Aujourd’hui, l’armée algérienne reste le pilier invisible du système, mais son rôle évolue :
– Garant de la souveraineté : Que ce soit face aux cyberattaques, aux menaces au Sahel, ou aux pressions étrangères, l’ANP est le dernier rempart. Son omniprésence dans les médias (hommages aux vétérans, annonces de ripostes aux cybermenaces) vise à rappeler que sans elle, l’Algérie serait vulnérable.
– Acteur économique : L’armée contrôle des pans entiers de l’économie (BTP, agriculture, énergie), ce qui en fait un concurrent des entrepreneurs privés. Cette dualité – à la fois protectrice et prédatrice – est au cœur des contradictions algériennes.
– Mémoire comme arme politique : Les hommages au FLN (comme celui du député LFI Aly Diouara) ou les références à la guerre d’indépendance ne sont pas que des rituels. Ils servent à légitimer le pouvoir actuel, en rappelant que l’Algérie est née d’une révolution, et que toute remise en cause du système est une trahison.
Pourtant, cette mémoire instrumentalisée se heurte à une réalité : les jeunes Algériens, nés après la guerre civile, ne se reconnaissent plus dans ce récit. Le Hirak de 2019 a montré que la légitimité ne vient plus seulement du passé, mais aussi de la capacité à répondre aux défis du présent.
—
**5. Santé et numérique : les deux faces d’une modernisation sous contrôle**
La recherche médicale et le numérique sont les deux secteurs où l’Algérie tente de rattraper son retard, mais avec des approches radicalement différentes :
– La santé : entre urgence et dépendance :
– La crainte d’un rebond du Covid-19 ou d’une épidémie de grippe révèle une vulnérabilité structurelle : l’Algérie dépend encore largement des importations de médicaments et de vaccins. La mort d’Axel Kahn, généticien français, rappelle que la recherche médicale algérienne manque cruellement de moyens et d’autonomie.
– Pourtant, le pays dispose d’atouts : une population jeune, un système de santé publique (malgré ses lacunes), et une diaspora scientifique capable de contribuer au développement local. Mais ces atouts sont sous-exploités, faute d’investissements et de réformes structurelles.
– Le numérique : l’illusion de l’innovation :
– Les colloques sur les start-up (comme celui de Béjaïa) et les bilans positifs du secteur touristique masquent une réalité : l’Algérie reste un désert numérique. Les infrastructures sont vétustes, les investissements étrangers quasi inexistants, et l’État garde un contrôle strict sur les contenus en ligne (censure, blocages).
– Le « Défi ANGEM » pour l’entrepreneuriat féminin est une initiative louable, mais elle bute sur un obstacle majeur : le manque d’accès au crédit et la bureaucratie étouffante. Sans une libéralisation du secteur bancaire, ces programmes resteront des vitr