Le ministère de la Justice a enregistré 196 cas de viols en Algérie entre janvier et juin 2024, selon un rapport publié récemment par le site d’information sénégalais SeneNews. Ce chiffre, bien que déjà alarmant, ne représente qu’une partie de la réalité, car de nombreuses victimes choisissent de ne pas porter plainte en raison des pressions sociales et familiales. Les données officielles révèlent une tendance inquiétante : les violences sexuelles restent un fléau persistant, malgré les efforts législatifs et les campagnes de sensibilisation.
Les wilayas les plus touchées
D’après les statistiques disponibles, les wilayas d’Alger, Oran et Constantine concentrent le plus grand nombre de cas signalés. À Alger, 42 viols ont été recensés, suivis de 35 à Oran et 28 à Constantine. Ces chiffres reflètent en partie la densité démographique de ces régions, mais aussi une plus grande propension à déclarer les crimes en milieu urbain. En revanche, dans les zones rurales, les victimes hésitent davantage à se manifester, par crainte de stigmatisation ou de représailles.
Un système judiciaire sous pression
Le traitement des affaires de violences sexuelles en Algérie se heurte à plusieurs obstacles. Selon un rapport du Monde publié en avril 2024, 86 % des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite. Les raisons invoquées incluent le manque de preuves, les retraits de plaintes sous pression familiale, ou encore des procédures judiciaires jugées trop longues. Me Fatima-Zohra Benbraham, avocate au barreau d’Alger, explique : « Les victimes abandonnent souvent en cours de route, découragées par des délais interminables et un manque de soutien psychologique. »
La loi 15-19, un outil encore sous-exploité
Adoptée en 2015, la loi 15-19 criminalise les violences faites aux femmes, incluant le viol, le harcèlement et les violences conjugales. Pourtant, son application reste limitée. Les associations féministes, comme Femmes en Communication ou Réseau Wassila, dénoncent un manque de formation des magistrats et des forces de l’ordre sur les spécificités de ces crimes. « La loi existe, mais son application dépend de la volonté politique et de la sensibilisation des acteurs judiciaires », souligne Samia Zennadi, coordinatrice du Réseau Wassila.
Les victimes face au silence
Le poids des traditions et la peur du qu’en-dira-t-on dissuadent de nombreuses femmes de briser le silence. Une enquête de Middle East Eye en 2022 révélait que 60 % des Algériennes victimes de violences conjugales préfèrent pardonner à leur mari plutôt que de divorcer, par crainte de perdre leur statut social ou la garde de leurs enfants. « La société algérienne reste très patriarcale. Une femme qui porte plainte pour viol est souvent perçue comme une provocatrice », confie une psychologue clinicienne à Blida, sous couvert d’anonymat.
Des initiatives locales pour briser l’isolement
Face à ces défis, des associations locales multiplient les actions. À Tizi Ouzou, l’association Tharwa N’Fadhma N’Soumer organise des ateliers d’autodéfense et des permanences juridiques pour les femmes victimes de violences. « Nous leur expliquons leurs droits et les accompagnons dans leurs démarches. Beaucoup ignorent qu’elles peuvent bénéficier d’une ordonnance de protection », explique la présidente de l’association, Nadia Aït Zai.
À Sétif, le centre d’écoute El Hayat propose un soutien psychologique et médical gratuit. « Nous recevons en moyenne 15 nouvelles demandes par mois. La plupart des victimes ont entre 18 et 30 ans », indique la directrice du centre, Leïla Bouzidi. Ces structures, souvent financées par des dons privés, peinent cependant à répondre à la demande croissante.
Un appel à une mobilisation nationale
Les experts s’accordent sur la nécessité d’une approche globale. « Il faut renforcer les lois, mais aussi changer les mentalités. Cela passe par l’éducation, dès l’école, et par des campagnes médiatiques ciblées », estime le sociologue Nacer Djabi. Le ministère de la Solidarité nationale a lancé en 2023 une campagne intitulée « Ensemble contre les violences », mais son impact reste limité en l’absence de moyens suffisants.
Les chiffres de 2024 rappellent une réalité brutale : malgré les progrès législatifs, les violences sexuelles en Algérie restent un combat quotidien. « La lutte contre ce fléau ne peut pas reposer uniquement sur les associations. L’État doit s’engager pleinement, avec des budgets dédiés et une coordination entre les ministères », insiste Samia Zennadi. En attendant, les 196 viols enregistrés au premier semestre 2024 ne sont que la partie émergée d’un iceberg bien plus sombre.