Yennayer 2026 relance le débat sur l’identité amazighe

Cette semaine, les préparatifs du Nouvel An berbère, Yennayer, prévu pour janvier 2026, ont ravivé les discussions sur la place de la culture amazighe dans l’espace public algérien. À Paris, où la diaspora organise des célébrations depuis des années, les événements annoncés pour 2026 – défilés, expositions culinaires et conférences – contrastent avec les débats internes en Algérie sur la reconnaissance officielle de cette fête ancestrale.

Une fête entre tradition et institutionnalisation

Yennayer, célébré le 12 janvier, marque le premier jour de l’année agricole dans le calendrier amazigh. Longtemps fêté dans les régions berbérophones comme la Kabylie, les Aurès ou le Mzab, il a été officiellement reconnu comme jour férié en Algérie en 2018, sous la présidence d’Abdelaziz Bouteflika. Pourtant, sept ans après cette décision, son application reste inégale. Dans certaines wilayas, comme Tizi Ouzou ou Béjaïa, les festivités sont massives, avec des marchés traditionnels, des concerts et des compétitions sportives. À Alger, en revanche, les célébrations restent discrètes, souvent limitées à des initiatives associatives ou culturelles.

D’après le Haut-Commissariat à l’amazighité (HCA), institution publique chargée de la promotion de la langue et de la culture berbères, 2026 pourrait marquer un tournant. Dans une déclaration récente, le secrétaire général du HCA, Si El Hachemi Assad, a annoncé le lancement d’un « plan national de valorisation de Yennayer », incluant des subventions pour les communes souhaitant organiser des événements. « Nous voulons que cette fête devienne un moment fédérateur, comme le sont l’Aïd ou le 1er Novembre », a-t-il déclaré à l’APS. Pourtant, sur le terrain, les moyens manquent. Plusieurs maires de communes kabyles ont confié à El Watan que les budgets alloués par l’État pour 2025 étaient « insuffisants » pour couvrir les frais logistiques.

La diaspora, fer de lance de la visibilité

À l’étranger, la célébration de Yennayer prend une dimension politique et identitaire. À Paris, où vit une importante communauté algérienne d’origine kabyle, les associations comme Tighri n Tmettut (La Voix des Femmes) ou Azul organisent depuis des années des festivals autour de cette date. Pour 2026, Sortir à Paris recense déjà une dizaine d’événements : défilés en tenue traditionnelle dans le 18e arrondissement, ateliers de cuisine amazighe dans des restaurants du 5e, ou encore des conférences sur l’histoire du calendrier berbère à la Cité internationale des arts.

« Yennayer est devenu un marqueur de notre identité, surtout pour les jeunes nés en France », explique Samia, membre de l’association Tawiza, qui organise un repas collectif chaque année. « En Algérie, certains minimisent encore son importance, mais ici, c’est un moyen de transmettre notre culture. » Cette dynamique diasporique n’est pas sans influence sur le débat algérien. En 2024, des pétitions ont circulé pour demander que Yennayer soit célébré dans toutes les écoles du pays, une revendication soutenue par des figures comme l’écrivain Kamel Daoud, qui a écrit dans Le Point : « Reconnaître Yennayer, c’est reconnaître que l’Algérie n’est pas seulement arabe, mais aussi amazighe, africaine, méditerranéenne. »

Résistances et enjeux politiques

Pourtant, la question de Yennayer divise toujours. Dans les milieux conservateurs, certains y voient une « fête importée » ou une « division inutile ». En 2023, un imam de Constantine avait suscité la polémique en déclarant que célébrer Yennayer était « contraire à l’islam », provoquant une vague de réactions indignées sur les réseaux sociaux. Le ministre des Affaires religieuses, Youcef Belmehdi, avait alors rappelé que « l’Algérie est un pays pluriel » et que « la diversité culturelle fait partie de son identité ».

Plus récemment, des voix au sein du gouvernement ont suggéré d’aller plus loin. Selon des sources proches du ministère de la Culture, une proposition serait à l’étude pour faire de Yennayer une « fête nationale chômée dans tout le pays », et non plus seulement dans les wilayas à majorité berbérophone. Une mesure qui, si elle était adoptée, pourrait apaiser les tensions récurrentes entre l’État et les mouvements amazighs, comme le Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK), classé comme « organisation terroriste » en 2021.

Un patrimoine à préserver

Au-delà des polémiques, Yennayer est avant tout une fête populaire, ancrée dans les traditions rurales. Dans les villages des Aurès, les familles préparent le imensi n Yennayer, un repas copieux à base de couscous, de viande séchée (acedluh) et de légumes de saison. Les enfants reçoivent des cadeaux, souvent des vêtements neufs ou des jouets en bois, tandis que les anciens racontent des histoires sur l’origine de cette fête, liée selon la légende à la victoire du roi berbère Sheshonq Ier sur les pharaons égyptiens.

Pour les historiens, comme Malika Assam, auteure de L’Algérie amazighe : histoire et mémoire, Yennayer est un symbole de résistance culturelle. « Pendant des décennies, cette fête a été marginalisée, voire interdite sous Boumediene. Aujourd’hui, sa reconnaissance officielle est une victoire, mais il reste à lui donner une dimension nationale, au-delà des clivages régionaux. » Elle souligne aussi l’importance de la transmission : « Dans les villes, beaucoup de jeunes ne connaissent plus les rites de Yennayer. Il faut des programmes éducatifs, des émissions de télévision, pour que cette tradition ne se perde pas. »

Vers une célébration unifiée ?

En 2026, l’Algérie pourrait franchir une nouvelle étape. Le HCA a annoncé la création d’un « comité national de coordination » pour Yennayer, réunissant des représentants des wilayas, des associations et des universitaires. L’objectif : standardiser les célébrations et éviter les disparités entre les régions. « Nous voulons un Yennayer algérien, pas seulement kabyle ou chaoui », explique un membre du comité, sous couvert d’anonymat.

Reste à savoir si cette initiative suffira à apaiser les tensions. Pour les militants amazighs, la reconnaissance de Yennayer n’est qu’une première étape. « Nous demandons aussi que le tamazight soit enseigné dans toutes les écoles, et que les noms amazighs soient légalisés sans restriction », rappelle Ferhat Mehenni, président du Gouvernement provisoire kabyle en exil. Des revendications qui, pour l’instant, se heurtent à l’immobilisme des autorités.

Quoi qu’il en soit, Yennayer 2026 s’annonce comme un test pour l’Algérie. Entre les célébrations parisiennes, les débats internes et les promesses institutionnelles, cette fête millénaire pourrait bien devenir le miroir des défis identitaires du pays. Comme le résume un proverbe kabyle : « Taziri taziri, ur nelli ara d yennayer » – « Une année après l’autre, Yennayer reviendra toujours. »

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