Tramway Batna-Khenchela en danger

Un projet en suspens et ses répercussions économiques

Le tronçon ferroviaire Batna-Khenchela, surnommé par les médias locaux le « projet du siècle », s’enfonce cette semaine dans les limbes des chantiers inachevés. Selon Le Matin d’Algérie, les travaux, lancés avec fracas en 2020, n’ont toujours pas permis la mise en service d’une seule rame, malgré un budget déjà englouti. Pour les entrepreneurs algériens, ce retard n’est pas une simple anecdote administrative : il illustre les risques systémiques qui pèsent sur les grands projets structurants du pays, et en particulier ceux qui pourraient dynamiser l’économie régionale.

Batna et Khenchela, deux wilayas de l’Est algérien, comptent parmi les zones les plus dynamiques en matière d’artisanat et d’agroalimentaire. Pourtant, leur isolement actuel freine les opportunités. Le tramway, conçu pour relier ces deux villes sur 120 kilomètres, devait réduire les temps de trajet de cinq heures en bus à moins d’une heure et demie. Un gain de temps qui aurait pu faire baisser les coûts logistiques pour des centaines d’entreprises locales, notamment dans les filières oléicole et textile.

Des promesses non tenues et un impact direct sur les PME

Les retards du projet s’expliquent en partie par des problèmes récurrents dans le secteur des transports en Algérie : désorganisation des appels d’offres, lenteur des paiements aux sous-traitants, et manque de coordination entre les ministères. En 2024, la wilaya de Batna avait alerté sur le gel de 60 % du budget alloué au tramway, sans qu’aucune solution concrète ne soit proposée. Résultat, des PME locales spécialisées dans la menuiserie métallique ou la signalétique urbaine, qui avaient anticipé des contrats pour équiper les stations, se retrouvent aujourd’hui en difficulté financière.

Pour les entrepreneurs de la région, l’échec du tramway Batna-Khenchela est un signal d’alerte. « Nous avions investi dans du matériel pour les barrières et les abris voyageurs, raconte un chef d’atelier à Batna. Aujourd’hui, notre stock est bloqué et nos employés au chômage technique. » Le manque à gagner pour les petites entreprises de la région pourrait atteindre plusieurs centaines de millions de dinars si le projet n’est pas relancé d’ici la fin 2026.

Un modèle à ne pas reproduire pour les entrepreneurs

Ce fiasco pose une question plus large : pourquoi les grands projets ferroviaires ou urbains en Algérie peinent-ils à aboutir, alors que d’autres pays africains, comme le Maroc avec son tramway de Casablanca, parviennent à livrer des infrastructures dans des délais comparables ? À Casablanca, l’Agence pour la Promotion de l’Industrie et de l’Innovation (APII) avait mis en place un guichet unique pour accélérer les démarches des entreprises locales impliquées dans le projet, avec un taux de réalisation de 95 % en trois ans.

En Algérie, aucun mécanisme similaire n’existe pour les projets publics. Les entrepreneurs locaux, souvent exclus des phases de planification, ne sont informés des appels d’offres qu’en dernière minute, voire pas du tout. « Les cahiers des charges sont rédigés à Alger sans tenir compte des réalités terrain, confie un fournisseur de Khenchela. On nous demande des normes européennes, mais avec des délais de paiement de 120 jours. »

Financement extérieur : une solution crédible ou un leurre ?

Face à l’enlisement du projet, les autorités évoquent désormais l’hypothèse d’un financement extérieur pour sauver le tramway. Selon L’Algérie Aujourd’hui, des discussions seraient en cours avec des banques multilatérales, dont la Banque africaine de développement (BAD), pour boucler le financement. Mais cette option soulève des inquiétudes chez les entrepreneurs. « Un prêt extérieur signifie souvent des contrats réservés aux entreprises étrangères, souligne un économiste basé à Alger. Et si le projet est de nouveau gelé, nous serons les premiers à payer. »

Les précédents ne plaident pas en faveur de cette solution. En 2018, le projet de métro léger d’Oran, partiellement financé par la Banque mondiale, avait subi des retards de cinq ans en raison de clauses contractuelles jugées trop contraignantes par les tribunaux algériens. Pour les PME locales, l’alternative serait plutôt de réformer les procédures nationales : créer des plateformes de suivi des appels d’offres en temps réel, imposer des délais de paiement maximaux pour les sous-traitants, et impliquer les chambres de commerce locales dès la conception des projets.

À retenir pour les entrepreneurs
Le tramway Batna-Khenchela illustre l’importance de sécuriser les contrats publics avant de s’engager dans des investissements liés aux grands projets. Les retards répétitifs peuvent paralyser des PME entières, surtout dans les régions éloignées des centres de décision. Une vigilance accrue sur les clauses de paiement et les garanties contractuelles est désormais indispensable pour éviter des pertes financières.

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